VERA LUCIANO

Mills organisa un dîner dans un restaurant italien. Erik pensait qu'ils seraient six mais ils furent sept. Barbara Milton, l’autre scénariste du film, s’avéra être la compagne de Mills. Tous deux semblaient très heureux de vivre une belle aventure et Erik, qui en était resté à l’image d’un homme feutré et solitaire, fut ravi pour lui. Il comprenait maintenant pourquoi le metteur en scène, qu’il avait vu à plusieurs reprises à Los Angeles avec Chloé et Eva, avait pu lui paraître si distrait. Il devait être tout à son idylle. De toute évidence, il avait fait une bonne rencontre. Discrète mais sûre d’elle, Barbara avait l’assurance d’une femme qui a vécu mariage, divorce, maternités et procédure de garde. Elle avait deux grands fils. On ne pouvait guère lui en conter mais elle avait les pieds sur terre et suffisamment d’amour de la vie pour rester gai et aimer Mills. Cela la rendait attachante. Erik  fut aussi content de la voir qu’heureux de rencontrer Elizabeth Dickinson et Guillaume Larrieux. A trente, Elizabeth était  plus impressionnante que belle. Elle avait un visage ovale, un nez trop long, des yeux trop grands mais un beau teint clair et uni et une magnifique chevelure noire. Sa bouche, aux lèvres charnues, était belle aussi. Elle savait se mettre en valeur et portait en ce printemps canadien plutôt frais, un tailleur haute-couture beige dont la jupe était courte, de hauts talons et beaucoup de bijoux. Son parcours était digne d'éloge. Elle avait commencé le chant tôt et ne venant pas d'un milieu où l'art lyrique avait une grande signification, elle n'avait pas lâché. Elle continuerait de le faire et posa sur Erik un regard d’abord interrogateur puis fraternel. Ils étaient du même bord ; lui-aussi avait dû se battre avec sa famille et lui-aussi n’avait jamais cédé. L’instant d’après, cependant, elle ne pensait plus aux prémices de leurs vocations mais  observait un bel homme et savourait avec discrétion, ce qu’elle voyait. Elle devinait que leur  parcours serait prometteur et le danseur qui la trouvait très séduisante, partageait son avis. Tous deux restaient dans l’enthousiasme d’une rencontre et d’un tournage mais si lui pouvait manifester attente et désir, elle ne pouvait qu’être discrète. Un peu hautain, mal à l’aise, son  mari, également chanteur, l’accompagnait.

Le danseur canadien était très différent. Lui venait d’un milieu privilégié. Ses parents étant musiciens, il avait voulu les imiter mais après des études de piano, la danse l'avait tenté. Il avait vingt-huit ans, était fort, rayonnant et d'un physique solide. Sa réelle beauté, saine et terrienne, était dénuée de toute mélancolie. Quand on le voyait, solidement planté sur terre, son beau visage aux traits fermes respirant l'intelligence et la jeunesse, il y avait de quoi être heureux. Il existait réellement de belles âmes pour qui l’art n’était ni un luxe ni une mise à l’écart mais une belle pratique. Erik l’apprécia tout de suite et l’envia. Tout semblait facile pour lui !  Sa petite amie, Lyn, danseuse aussi, semblait plus distante parce que réservée. Fine et brune, elle était également danseuse et venait elle-aussi du sérail : parents musiciens et danseurs.

Tous s’observèrent avant que Mills et Barbara ne se montrent si entrainants que la gaîté vînt. Très vite, on échangea et Erik comprit ce que son metteur en scène avait voulu lui dire. Entre Guillaume, Elizabeth et lui, il ne serait pas difficile de faire naître une véritable attraction, un magnétisme sexuel. Ils s’attiraient déjà. Ce serait simple aussi avec le Canadien car celui-ci admirait beaucoup la carrière d’Erik et son aura. L’estime qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre faciliterait leurs rapports. Tous furent courtois et un peu distants d’abord avant d’échanger avec gaité. Seule Barbara  fut intrusive.

- Vous arrivez de Londres mais vous êtes danois. Beaucoup ont été éblouis par vous. Vous avez déjà tourné deux fois avec mon compagnon …

- Que voulez-vous savoir de plus ?

- J’espère voir votre amie et votre fille. Nicolas vous a vus ensemble. Il dit qu’Eva est déjà une danseuse !

- Je n’en sais rien ! Ce n’est pas ce qui me préoccupe avec elle. Elle est très jeune…

Les yeux bleus d'Erik étaient sur elle, mi -intrigués, mi -amusés:

- Vous chorégraphiez à Londres mais votre carrière va prendre une nouvelle orientation. Ce sera plus facile que vous ne le pensez….

- Pourquoi cela ?

- Il m’a dit…A Londres, il y a…

- Un beau théâtre et son administrateur, une vraie troupe. Les danseurs sont très bons.

- Certainement. En tout cas, en vous engageant vous, personne ne s’est trompé ! La suite ira d’elle-même.

- C’est-à-dire ?

- Oh, vous resterez parmi nous…

Embarrassé par le ton qu’elle prenait, il refusa de lui faire des confidences et préféra la taquiner. Elle connaissait bien le monde du cinéma, pas celui du chant ou de la danse, elle devrait se mettre à l’écoute de ceux qui allaient tourner ce film. Elle eut le tact de rire et de ne pas insister mais elle semblait en savoir beaucoup sur lui.  Au terme de cette soirée, Erik vit clairement qu’il ne retournerait à Londres que pour se délivrer d’un contrat. Il le laisserait, lui, l’ami américain et il en fut, malgré tout,  triste à mourir. Il n’y avait rien à dire et rien à écrire. Tout se défaisait.

Alors que le tournage commençait, Mills l’interrogea :

- Je vais me mêler de ce qui ne me concerne pas mais cette femme est vraiment en accord avec toi. Et ta fille est une merveille ; Tu le sais, n’est-ce pas ?

- Oui.

- Je n’ai pas une grande sympathie pour le super Wasp, tu le sais déjà…

- Vous ne vous aimiez pas…

- Erik, c’était il y a si longtemps…

- Ce tournage va donc tout changer ?

- Dans tes rapports avec lui, oui.

- Et avec toi ?

- J’aimerais te répondre oui, Erik mais on commence juste à filmer…

Il continuait de recevoir et de donner des coups de fil à Londres et au fil des appels, une distance se créait. Le ton amer et vindicatif de son ami lui était compréhensible….