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Il y avait des mois que Mills était volubile. Le tournage allait démarrer. On était en avril 1997.

- Ce sera à Toronto. C'est un financement canadien, un casting canadien. Je me suis beaucoup battu et j’ai obtenu ce que je voulais. La cantatrice et l'autre danseur sont très bien ! Vous serez parfaits !

L’idée de Mills était de raconter une histoire d’amour entre un danseur classique et une cantatrice tout en montrant comment deux jeunes danseurs travaillaient un ballet difficile : Le Chant du compagnon errant. A ce beau ballet funèbre qu’un chorégraphe contemporain tenait à monter en hommage à un danseur qu’il avait aimé et dirigé correspondaient les errements et les attentes des deux héros qui, après des épreuves, concrétisaient leurs amours.

Le synopsis qu’avait d’abord reçu Erik avait cette teneur :

Vera Luciano, italo-américaine de vingt- six ans épouse un chef d'orchestre beaucoup plus âgé qu'elle, Andrew Parker, qui la guide dans sa carrière de cantatrice. Un jour qu'elle est en panne de voiture, elle est secourue par un inconnu qui l'intrigue et lui plaît. Elle cherche à savoir qui il est et découvre qu'il est danseur classique. Il travaille pour une compagnie qui a bonne réputation mais n'est pas considérée comme très prestigieuse. Vera, toutefois, force la porte du jeune homme. Il s'appelle Thomas Erikson et vient d'Europe du nord. Quand elle devient sa maîtresse, la jeune fille oublie volontairement de signaler sa situation. Quand Thomas veut aller plus loin, elle lui dit qu'elle est déjà mariée. Le jeune homme rompt avec elle et se concentre sur son travail. Il commence à répéter Le Chant du Compagnon errant  avec Louis Meyès, un chorégraphe respecté. Il  a pour partenaire un danseur à la fois secret et charmant : Bruno. C'est un jeune homme très perspicace qui  met Thomas en garde contre Vera. Celle-ci se targue en public d'avoir un mari essentiel à sa carrière. Elle ne peut donc vouloir Thomas que parce qu’il  est séduisant, incompréhensible et  parce qu'il lui résiste. Les répétitions se déroulent. Vera séduit de nouveau Thomas qui se sent comme séparé de lui-même et lutte comme il peut contre une passion qui l'emporte. Parallèlement, la relation entre Thomas et Bruno s'intensifie. Elle est paradoxale. Vera voyage et chante. Sa carrière prend tournure sur les scènes internationales et son mari qui est aussi son imprésario conduit sa carrière avec pragmatisme. Après un temps d’arrêt, la  passion qui l’unit à Thomas se renforce. Par ses attitudes, la jeune femme le déchire. Quand elle comprend qu’il sera éblouissant dans le ballet dont les représentations vont commencer, elle en devient jalouse. Elle le voit sur scène cependant et son regard change. Elle-même veut travailler les lieder de Mahler. Tandis qu’elle le fait, il s’écarte d’elle. Ce ballet lui a valu un succès inattendu. Il a désormais beaucoup de sollicitations et Bruno l’encourage à faire carrière, la sienne prenant également tournure. Thomas se met à travailler pour une compagnie devenue prestigieuse et il parcourt le monde. Son amitié avec Bruno demeure mais son amour est mort et avec lui sont parties ses illusions. La vie du danseur semble être devenue une succession de voyages : il va de ville en ville, d'hôtel en hôtel, de théâtre en théâtre. Il semble accomplir une longue marche  venant des origines du monde et qui sera encore celle qui précipitera sur les routes de l'angoisse tant d'individus brisés. Cette marche va vers une résignation sans illusion où rêve et monde se mélangent. Toutefois la tristesse funèbre de Thomas se dissout peu à peu et l'envahit une douceur étrange qui lui redonne la Paix. Il se trouve en Allemagne, lors d'une tournée, dans un beau parc où règne une lumière estivale, dorée et dansante. Il a le sentiment d'une bénédiction et d'une libération. Il se sent envahi par la joie. Peu de temps après, il se trouve face à Vera qui s’est séparée de son mari et veut vivre son amour pour lui.

C’était une trame très romanesque, Erik le savait mais chant, danse et cinéma s’entremêlaient adroitement. Le scénario qu’il reçut ensuite lui montra que les dialogues étaient beaux et le découpage adroit. Mills avait beaucoup travaillé sa mise en scène. Le danseur ne pouvait être qu’impatient de commencer et content d’avoir laissé Londres derrière lui. A la vérité, ces derniers temps, son âge l’avait angoissé. Il avait trente-six ans et cet âge, encore clément pour un comédien, ne l’est pas forcément pour un danseur classique. De plus en plus souvent, malgré le mode de vie rigoureux et l’entraînement drastique qu’il s’imposait, il lui arrivait de douter. Ces postures qu’il tenait, ces figures qu’il dessinait  n’étaient pas aussi parfaites qu’auparavant même si on lui affirmait le contraire. Il avait souvent recours à un masseur car ses articulations étaient douloureuses et ses pieds saignaient plus souvent qu’à l’ordinaire. Ce regard aigu sur son âge comme danseur, Julian l’avait eu à plusieurs reprises quand il s’approchait de lui sur la scène de leur beau théâtre et Erik, qui n’avait pas voulu ou su voir la mansuétude qui l’accompagnait, en restait atteint. Avec humour, il tentait de se dire qu’une Pavlova vieillissante n’aurait pu danser aussi parfaitement la mort du cygne et que son cher Vaslav, si sa vie avait été différente, n’aurait pas été crédible en bel esclave éthiopien, à cinquante ans, même si son amour pour Shéhérazade était intact. Mais ça ne suffisait pas…En ce sens, avoir en tête ce beau projet le rajeunissait autant que de bavarder avec Chloé ou de s’occuper de sa petite Eva. Il retrouvait sa ferveur.

 Ils partirent donc, Mills et lui pour le  Canada anglophone et dès qu'ils arrivèrent à Toronto, Erik se  sentit  libéré. Cette ville immense était différente de l'exubérante Los Angeles et de l'épuisante New York, les deux villes américaines où il avait passé beaucoup de temps et où demeuraient des traces de son histoire mais elle le délivrait de Londres où tout avait été si compliqué. Dans cette vaste agglomération de près de deux millions d'habitants, il se sentit dépaysé et renouvelé. Toronto, c'était la capitale de l'Ontario, c'était aussi la capitale économique du Canada, à savoir,  une ville de classe internationale, ainsi qu'une des villes financières les plus importantes du monde. La finance, les télécommunications, le secteur aérospatial, les transports, les médias, les arts, le cinéma, la production de séries télévisées, la publication de documents, l'informatique, la recherche médicale, l'éducation, le tourisme et les sports étaient les fleurons d'une économie fleurissante. La majorité des entreprises canadiennes y avaient leur siège social dans la ville et la Bourse de Toronto était puissante. De plus c'était une ville multiculturelle. Erik et Mills adorèrent tout de suite cette métropole moderne et animée, sans doute parce que malgré les apparences, le décalage avec les États-Unis y était sensible non dans le mode de vie mais dans la façon de penser. De plus, Mills se révéla un guide énergique et motivé  qui lui trouva un logement temporaire dans un quartier à la mode, près du lieu de tournage et lui fit visiter la ville de long en large. Du Distillery District à High Park, en pensant par le centre des affaires, le quartier chinois, Yorkville, le marché de Kensington, la Casa loma et le zoo, il ne le laissa pas souffler. Il aida Erik à s'installer et lui fit courir des restaurants divers, du haut au bas de gamme. Il le laissa arpenter les musées et les quartiers commerçants. Ce fut gai.

Il lui fit rencontrer Alec Hemings et Pierre Levêque les deux producteurs associés, qui, moyennant quelques modifications du scénario, et une attention précise portée au casting, avaient accepté de financer son film. L'histoire serait tournée en partie dans les studios de Pinewood mais aussi en décors naturels dans divers lieux du Canada. Pour ce qui concernait le ballet et les passages concernant l'art lyrique, il fallait un théâtre contemporain qui était déjà retenu. Mills avait travaillé avec acharnement et tout paraissait très au point.

Quant à Guillaume Larrieu et Elisabeth Dickinson, il lui en fit une présentation élogieuse avant qu’ils se rencontrent :

. Lui est une star montante. Il danse à Toronto. Vous êtes opposés sur beaucoup de points mais c'est justement ce qui va faire l'intérêt de ce tournage. Dickinson a étudié le chant à Montréal et à New York. C'est une professionnelle solide  qui  a été choisie pour ses qualités vocales et aussi pour l'alchimie qu'elle pourra avoir avec toi. Il faut qu'on croie à votre violente passion charnelle. La durée de tournage est de huit semaines. Ah, le chorégraphe vient du Ballet de Toronto.

Tout avait  l'air d'être très au point. Mills était sûr de lui :

- Ce n'est que mon troisième long métrage mais tout se passera bien, Erik. Je n'ai aucune inquiétude. Vera Luciano possède une forte charge sensuelle et érotique. Ce sera un film dur, charnel et en même temps très émouvant car la vie sur terre procède de paradoxes qui la rendent belle et cruelle, n’est-ce pas ?

- Eh bien, comme tu présentes les choses…

- Ne t’inquiète pas. La beauté l’emporte. Ne m’oblige pas à dire qu’elle l’emporte toujours ! Si ?

- Non, tu m’as convaincu. Et tu me fais rire.

- Tu en avais besoin, je crois…

- Oui.