bonheur

A Toronto, Chloé, égale d’humeur, continuait de l’entourer de tendresse. Eva, qui grandissait, prenait des cours de danse classique et se montrait appliquée. Souvent, il restait en silence avec Chloé dans son appartement silencieux d'où il contemplait l’hiver les rues chargées de neige et l’été les gris et les verts des arbres voisins et les tâches roses des fleurs.  Ensuite, ils faisaient l’amour. Il adorait les moments qu’elles savaient créer autour de lui. Toujours mince, toujours  jolie, sa compagne disposait de grands lys dans un vase et lui souriait, radieuse.  Eva regardait avec un empressement qui tenait de la férocité une vidéo d'un ballet où jeune et gracieux son père bondissait de façon surnaturelle et elle riait parfois pour se crisper ensuite. C'était une scène familiale, douce et amusante et entre l'appartement d'Erik  et celui de la jeune femme, il se faisait un remue-ménage qui devenait quotidien.

Il avait acheté une maison à Skagen et une autre à Copenhague. Toujours il revoyait les siens ou les appelait. Marianne logeait dans la maison de Copenhague et s’occupait beaucoup de leurs parents vieillissants. Il ne recevait plus de critique de quiconque, sa nomination comme directeur artistique du Ballet national canadien ayant fait taire toute attaque. Il était le fils respecté.

Il allait à New York et Julian venait à Toronto. Ils ne se conformaient plus aux usages qui leur avaient nui, ne se disputaient  ni ne se jalousaient. Quand ils se voyaient, ils ne muselaient pas leur désir et s’étreignaient. Tout pouvait redevenir incontrôlable, ils en avaient conscience, tout pouvait redevenir dur mais ils ne voulaient plus faire semblant et saluer comme des comédiens au final d'un spectacle alors que tout recommencerait.

Il retrouvait les siens au moment où Julian retrouvait Michael. Il était le seul à ne s’arranger de rien et il ne restait qu’à lui souhaiter de devenir aussi fous qu’eux. Au fond, il suffisait au jeune Américain de laisser s’assembler devant lui toutes les images d’Erik sur scène pour comprendre : il verrait Roméo il verrait le  jeune spectre, le beau faune,  le jeune homme de Jeux,  mais aussi Gaspard Hauser, Vestris, Dorian Gray, et il verrait Vaslav…Alors, il comprendrait.

A New-York, l'homme brun et hautain qui avait occupé tant de place dans sa vie, menait une vie bien remplie, écrivait pour des revues d’art et agençait des expositions, en songeant au moment où ils se reverraient.

A Toronto, Eva, bouillonnante, avait décidé de prendre des photos de son père en mouvement et immobile. Elle criait souvent :

- Papa, bouge ! Papa, contrôle même tes cils !

Et il riait. Elles riaient aussi. Ils étaient les  pourvoyeurs d'une nouvelle ère. Une ère où un danseur qui gardait sa singularité, restait  libre de lui-même et de ses choix tandis qu’elles restaient libres des leurs et qu’à New York, Julian faisait de même.

- Papa, papa, fais une pirouette ! Encore une, la photo est ratée !

- Papa, papa, ne bouge plus !

- Je ne bouge plus !

- Ne ris pas !

- Je ne ris pas.

- Sois heureux.

- Je le suis !

Sur les photos qu’Eva prenait, il était exactement comme elle voulait et sur les photos qu’il avait gardées de Nijinsky, il était exactement comme il voulait : tendu, beau, aérien et fait pour la Grâce. Au fond, il avait tout attendu du jeune russe et le jeune russe avait tout attendu de lui,

Il avait de quoi sourire.

 

 Écrit de France Elle.

Janvier 2013.  Mai 2016.

Sada. Saint-Denis.