JOIE ET BONHEUR

 

Ils se turent à nouveau puis se dévêtirent. A l’aube, le danseur eut le sentiment que New York, avait, il y avait vingt ans, la même fraîcheur estivale. Tandis que Julian et lui somnolaient encore, les chauffeurs de taxi, les livreurs, les travailleurs matinaux et les petites échoppes de nourriture étaient déjà actifs et les oiseaux chantaient dans une lumière encore rosée. Il n’était rien arrivé. Les deux tours étaient intactes. Il avait vingt-quatre ans. Il arrivait aux Etats-Unis et il se demandait ce qu’il ferait de cet Américain qui en lui offrant l’hospitalité, le faisait entrer dans son lit. Au fil du temps, il avait eu du mal à trouver la réponse. Maintenant, elle était claire. Et tandis qu’il contemplait la nuque brune de son ami qui se rendormait, il sut qu’il touchait au but et il sourit.

Steven Howts, Frederik Jones, Daniel Parks, Patricia Holmes, Jessica Turner et bien sûr Grace Hayes furent distribués dans les trois chorégraphies d’Erik qui furent à l’affiche à Toronto durant l’hiver 2002. Les Ballets russes continuaient d’attirer régulièrement l’attention. Le Sacre du Printemps était célébré partout dans le monde comme un ballet hors du commun et des expositions sur Chanel, Cocteau, Misia Sert ou Stravinski continuaient d’attirer l’attention sur Nijinsky.

Erik n’avait donc pas le sentiment d’être à contrecourant, bien au contraire. Il était parfois surpris de la façon dont on s’emparait du Journal de Nijinsky au théâtre, de biographies qui lui paraissaient entériner la légende d’un danseur russe faible de caractère et poursuivi par une malédiction et il lui arrivait de s’irriter. Le simple fait de savoir que Mills continuait de réaliser des films sur la danse le réjouissait. Il s’était assagi et filmait de jolies histoires loin de l’incandescence du Danseur et de Vera Luciano mais tout ce qu’il montrait de la danse était beau.

 A chaque fois que les danseurs se préparaient pour interpréter Papillons de nuit, Les Chansons de Bilitis et Renaissance, Erik se sentait fébrile. Il pensait à ce que Jean Babilée avait dit : « Éphémère, immortelle, versatile, la danse est le seul art, qui, ne laissant aucun déchet sur la terre, hante certaines mémoires de souvenirs merveilleux. » Et certainement, il savait que la nuit qui suivraient, beaucoup de ceux qui les avaient contemplé sur scène les retrouveraient dans leurs songes. La danse rend la vie plus belle le temps qu'un spectacle se déroule. De la vie, elle est l'épure. Erik était aussi content qu'au temps où après la sortie de son premier film, il avait reçu tant de lettres d'admirateurs si divers en âge et en goût. Il était aussi heureux qu'avec les collégiens qui venaient voir ses expositions dans le hall du théâtre de Bloomsbury ou qu'avec les enfants qu'ils avaient fait chanter, jouer et danser dans « L'Enfant et les sortilèges. » On lui écrivait, on lui parlait, on le questionnait.

Il y avait ce lien qu'il avait senti très jeune entre l'Humanité et la danse et, il en était sûr, cela ne pouvait que plaire à ce Vaslav auquel, depuis tant d'années, il ne cessait de parler. Nijinsky avait compris que la danse apaisait les conflits, quels que soient la nature de ceux-ci. Il était moins philosophe que Molière qui avait déclaré : « il n’y a rien qui soit si nécessaire aux hommes que la danse. Sans la danse, un homme ne saurait rien faire. Tous les malheurs des hommes, les travers funestes dont les histoires sont remplies, les bévues des politiques et les manquements des grands capitaines, tout cela n’est venu que faute de savoir danser. » Mais il avait compris que la danse est liée à la Sagesse. Le danseur est différent du chanteur qui entend sa voix et du  peintre  qui voit son tableau. Il n'est ni le poète qui lit ses vers ni  le musicien qui écoute. Le danseur ne crée rien en dehors de lui, rien qu’il puisse se mettre sous les sens pour se satisfaire ou tout au moins se calmer. Le danseur ne crée que lui-même. En ce sens, le danseur est un sage et la danse, la sagesse. Erik ne pouvait que souscrire et tout au long des soirées de spectacles comme à bien d'autres moments, il sentait qu'il avait trouvé cette adéquation qu'il cherchait. Tout se répondait. C'était peu dicible et il préférait se taire mais il avait un sourire intérieur.