notes diverses

Il parlait toujours simplement et il restait sobre, très conscient de sa valeur, mais dépourvu de fatuité. Julian ne l’avait trouvé imbu de lui-même mais les honneurs qui lui avaient été rendus au fil de sa carrière ainsi que cette promotion importante pouvait changer ce qu’il était. Il restait calme. On le disait aimé du corps de ballet. A Londres, il en avait été de même…

Il laissa ses notes chez Julian et Michael et plusieurs jours de suite, il revint. Les échanges continuaient, serrés. Quand ils prenaient fin, il partait. Aucun d’eux, Michael le nota, ne sortait jamais de sa réserve. Il pensa un temps, avec naïveté, que le danseur le faisait car il acceptait sa défaite affective tandis que Julian confirmait le choix qu’il avait fait d’un nouveau compagnon. Ce fut vrai un temps mais il restait à mettre au point un second opus : Papillons de nuit et le décorateur ne désarma pas. Pris par ses nouvelles fonctions de directeur artistique, Erik ne réapparut pas tout de suite. Il leur fit part bien sûr de la façon dont il travaillait et dont il programmait les ballets. Ses créations propres ainsi que ses chorégraphies sur les ballets des autres y figuraient. Il se promettait d’inviter troupes étrangères et danseurs divers et il organisa aussi des tournées. Shéhérazade fut présenté avec succès mais Les Chansons de Bilitis restèrent dans l’ombre. Julian lui rappela sa promesse à Nijinsky et il revint à New York, où cette fois, il donna vie à  l’autre projet du danseur russe. Il s’agissait de scènes de vie dans une maison close et  pour l’époque, c’était un thème tout à fait inattendu. Le rôle de la tenancière était prévu pour Réjane, qui avait alors soixante-deux ans. Erik avait lu qu’amie de Misia Sert, elle avait été le professeur de théâtre de Romola, ce qui pouvait justifier le choix qu’on avait fait d’elle. Il fractionna le ballet en petites scènes : un matin dans un bordel puis une fin d’après-midi et une nuit, passant de l’abandon paresseux des prostituées qui se reposent à leurs préparatifs pour accueillir leurs clients et à l’arrivée de ceux-ci. Suivaient des scènes lascives où les ébats se multipliaient tandis que la tenancière, figure étrangement décalée dans cet univers de jeunes femmes, étalait son aigreur et sa dureté. Vêtue de noir, elle ponctuait le ballet de ses mouvements désordonnés. Erik ne disposait, à part la partition de Robert Schumann, que de peu d’éléments mais jouant sur des décors chargés, plein de rouge et d’or, il réalisa un ballet de quarante minutes qui faisait évoluer une vingtaine de danseurs.

Comme il l’avait fait précédemment, Erik rendit visite à Julian en présence de Michael et présenta son travail, qui fut commenté. Le compagnon de Julian hasarda des remarques qui laissèrent d’abord le danseur sans réaction avant qu’il ne finisse par lui décocher un regard à la fois amusé et las. Sans que ne lui fut dit, Michael constata que les visites du danseur devenaient très brèves alors que le ballet n’était pas terminé. Il finit par comprendre que l’un et l’autre se voyaient ailleurs, dans un pied à terre dont Erik disposait on ne savait comment et qu’ils travaillent.

- Alors, tu le rejoins !

- C’est ponctuel. Il a déjà beaucoup travaillé.

- Pourquoi ne vient-il pas ici ?

- Il n'a pas à te mêler à son travail.

 - Ah bon? Et toi? Ici, il t’a questionné dessus mais il n’a rien fait de plus.

- Oui mais dans son studio, c'est différent...Je suis très impliqué. C’est une personnalité, tu sais...

- Il est difficile de ne pas le savoir ! Comment le supporte-t’elle ?

- Je te demande pardon ?

- Il a une compagne et une petite fille, j’ai vu pas mal de photos. Comment fait-elle ? Elle sait comment il est, non ?

- Elle le sait. Il est comme nous.

- Non, il n’est pas comme nous.

- Il t’a soi-disant aimé en même temps qu’elle ! Qui peut croire cela ?

- Elle, lui et moi.

- Tu crois à ce que tu dis ?

- Absolument.

Michael fut d’autant plus impressionné que Julian qui pouvait être coléreux affirmait avec détermination ce à quoi il croyait sans chercher à le convaincre et sans dévier.

- Alors, cette femme, il l’aime.

- De toutes ses forces.

- Et toi, toi-aussi ?

- La passion que nous avons eue nous a quittés mais nous sommes liés, nous le serons toujours. Si tu veux employer le mot « amour », tu peux le faire. Il n’est pas déplacé.

- Alors, il va aller et venir ici, à New York.

- Il reste un ballet à chorégraphier. C’est le plus difficile. Ensuite, il viendra de temps à autre, par obligation professionnelle.

Ce que disait Julian était peu compréhensible pour un être comme Michael puisque la conjugalité et la fidélité lui étaient inhérentes.

- Je veux savoir…

- Si nous avons refait l’amour ? Non. A Toronto, la première fois, ça aurait été assez simple mais rien ne s’est fait et ici, à New York, non de toute façon.

- Vous vous êtes embrassés ?

- Non. Tout ceci est factuel, tu sais.

- Factuel ?

-Ce n’est pas moral, ça ne se trouve pas c’est tout. Sa compagne à Toronto sait cela depuis longtemps et ne s’en offusque plus.

- Je ne suis pas si large d’esprit !

- Tu restes donc très moral.

- Et il ne l’est pas, lui, définitivement.

Julian eut un sourire tendre :

- Voilà qui lui est difficile.

Michael préféra penser que le sourire lui était adressé. Il eut un temps de répit car Erik était devenu invisible, accaparé qu’il était par ses fonctions, mais il réapparut une troisième fois.