TAMARIN

Au cimetière du Père Lachaise, le chien Tamarin attend fidèlement son maitre qui lui a échappé. Du plus profond de sa tombe, lui parle le danseur Nijinsky. Pourquoi ne pas lui répondre? 

En guise de réponse, je lui ai lancé un regard mélancolique.

-"Alors, oui, c'est cela ! Comment cela a-t 'il pu se produire ? Il t'a abandonné ?"

J'ai aboyé rageusement.

- "Ah, c'est bien ce que je pensais : vous vous êtes trouvés séparés brutalement et toi, tu voudrais le retrouver..."

Cette fois, j'ai eu un jappement plein d'espoir.

- "La perte, c'est terrible. Enfant, j'ai perdu mon père. Il s'est enfui avec sa maîtresse qui était enceinte de lui. Je suis resté seul avec ma mère, mon frère aîné et ma sœur. Il m'est arrivé de revoir mon père mais il n'y avait rien à faire : le lien était cassé. Mon frère aîné a dû être interné car il avait des troubles mentaux et lui-aussi, je l'ai perdu. Quand tu vas voir quelqu'un qui a de tels troubles, tu sais, rien ne peut arriver que la tristesse et la désillusion. J'ai étudié dans une école où les enseignements étaient difficiles. J'étais boursier. On s'est beaucoup moqué de moi et de façon très cruelle. Je suis même tombé dans le comas et on a cru que j'allais mourir. J'avais perdu mon enfance et la fréquentation quotidienne de ma mère..."

Ce récit était si triste que j'avais envie de le réconforter ce Russe qui dormait là, sous le marbre noir avec sa drôle de statue. Il l'a senti :

- "Tu es vraiment un chien généreux et fidèle ! Je comprends que tu souffres. Tu sais, à la fin du dix-neuvième siècle, j'ai quitté l'école impériale pour me produire dans un théâtre très connu de Saint-Pétersbourg, la ville où j'avais toujours vécu. Tout d'un coup, j'ai été en pleine lumière. On m'a admiré et reconnu comme un grand danseur ! J'ai eu de l'argent moi qui jamais n'en avait eu. A l'époque, il n'était pas rare pour des jeunes gens dans ma situation, d'avoir un protecteur. J'en ai eu un qui était un prince. 

VASLAV 1

 

Il me faisait de très beaux cadeaux. Seulement, pour lui, ce n'était pas sérieux. J'en ai rencontré un autre qui avait une grande réputation intellectuelle en Russie. Il était incroyablement ambitieux et voulait créer un corps de ballet. Il l'a fait et nous sommes partis à l'assaut de l'Europe ! Tu sais, j'ai été très connu et très admiré. J'étais un jeune dieu. Tantôt faune, tantôt esprit d'une rose fanée, tantôt esclave d'or, je rejoignais aussi le répertoire classique. Pendant cinq ans, j'ai été au firmament de la danse. Puis, j'ai chuté. J'ai cru que je pourrais chorégraphier seul, danser seul, être indépendant. Je voulais me marier, avoir des enfants, vivre par moi-même en conservant ma célébrité. Mais je suis tombé malade et ce n'est plus les mêmes étoiles que j'ai contemplées."