portait du malinois

Tamarin a perdu son maître. Abandonné par un "ami" de celui-ci au cimetière Montmartre, il se dit que la chance lui sourira. Il attend donc près de la tombe de Nijinsky que celui qu'il aime vienne le chercher...

Disons qu'à côté de la tombe du danseur, j'ai connu deux phases. Pendant la première, je suis resté longuement assis, la tête sur les pattes, à guetter qui passait là. Jacquot venait jeter un œil de temps à autre pour voir si tout allait bien. On ne m'embêtait pas. On était même gentil, me prenant en photo ou me donnant des bouts de sandwiches. Quand je me sentais trop envahi, je reculais un peu ou partais me balader, mais dans l'ensemble, on était respectueux.

Pendant cette période, je n'ai eu qu'une seule alerte. Une belle après-midi de début d'été, j'ai vu arriver une jeune femme blonde en robe claire. Elle était seule et perdue dans ses pensées. Quand elle m'a vu, elle a pilé net. Elle me reconnaissait. Et moi-aussi. C'était celle qui, un temps, avait été amoureuse de mon maître et avait pendant près de trois mois, dormi avec lui.

« Tamarin ? »

Je sais que ça va vous paraître bizarre mais je n'ai pas eu envie d'aller plus avant. Mon Erik et elle avaient rompu depuis longtemps et il était impossible qu'elle sache où il était. Je ne gagnais donc rien à me faire reconnaître. Elle était dans le doute et je l'y ai laissée. Elle m'a encore appelé plusieurs fois, j'ai joué l'indifférence et voilà tout. Elle s'en est allée comme elle était venue. Il n'y avait rien d'autre à dire. 

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 La seconde phase a été plus dure. L'été filait et mon maître ne se montrait toujours pas. J'étais certain qu'il n'était pas mort mais le découragement me guettait. Sans doute avait-il décidé de se tenir loin de Paris. Me concernant, il avait eu des regrets puis s'était ravisé. Pour lui, j'étais avec ce beau type imbu de lui-même qui était venu me chercher. Un moindre mal.

Comme je devenais de plus en plus mélancolique, ne réagissant presque plus aux sollicitations des visiteurs, il s'est passé quelque chose d'extraordinaire. Le danseur mort s'est mis à me parler ! Oui, je sais, c'est à priori invraisemblable mais je vous assure que c'est la vérité.

-"Pourquoi viens-tu toujours ici ? Tu es un très beau chien. Tu as perdu ton maître ?"

Pour sûr, ça venait de l'intérieur de la tombe. C'était ce Nijinsky qui me parlait. Il s'exprimait avec lenteur, dans un français un peu hésitant, et avec un accent russe.