mariée algérienne 2

Dans l'appartement d'Esther, Jean-Louis a retrouvé Aïcha, la petite danseuse orientale dont il était amoureux dans les années soixante à Oran. Tous deux sont morts mais leurs fantômes se cherchent et se trouvent. Un mariage a lieu...

Les apparitions ne cessant pas, j'essayai bien de regimber mais en vain. Je me rendis vite compte d'ailleurs que je ne souffrais d'aucun souci de santé. J'étais troublée par cette aventure inattendue mais en bonne forme et d'humeur joyeuse. Mon père qui guettait le moment où je m'ennuierais trop, en était pour ses frais. Du coup, ses incursions étaient modérés. On se voyait dehors : un déjeuner, une esposition...

Jean-Louis et sa danseuse se plaisaient dans mon petit appartement et se disaient des mots d'amour. Il faut dire que ça avait été le coup de foudre quand ils étaient jeunes ! La guerre avait été violente mais rien n'y avait fait. Ecartant toutes les bassesses, l'amour régnait entre eux. Il faut dire que la famille de Jean-Louis s'étant sauvée très vite, elle ne comptait aucune victime. Un ressentiment certes mais qui n'avait rien de personnel. Les parents du jeune homme avaient repris en France des affaires d'abord menées là-bas. Quant à Aïcha, elle était restée longtemps sans nouvelles de ses frères, passés dans la clandestinité. Une fois la guerre finie, par conformisme et peur, elle n'avait rien dit de son vrai ressenti. Au fond, qui était-elle pour dire publiquement que si elle retrouvait demain ce jeune homme, elle l'épouserait ? Alors, elle s'était tue et les années avaient filé.

Leurs présences m'étaient devenues si familière que je n'avais plus d'insomnies. Je les écoutais dans mon lit, le soir puis m'endormais. Je les laissais à leurs doux conciliabules...Il me semblait d'ailleurs parfois en entendre d'autres. Ce devaient être des Juifs d'Afrique du nord, comme il en existait en Algérie. Ils évoquaient eux-aussi leurs mariages, réels et acceptés ou au contraire contrariés. 

Quant à mes deux spectres, ils se marièrent, ça oui. Je trouvais un matin mon appartement empli de fleurs blanches. Des fantômes allaient et venaient. Je distinguais la mère de Jean-Louis et des membres sa famille à elle ainsi que les parents et frères et sœurs d'Aïcha. Je sentis, avant de les voir, l'odeur des pâtisseries orientales qui me renvoya immédiatement aux bons gâteaux que confectionnait ma mère et je vis un imam passer. Jean-Louis avait donc choisi la conversion à l'islam et je ne m'attribuais pas le droit de le critiquer.

Je me demande combien de personnes déambulèrent chez moi ce jour-là et comment elles réussirent à tenir dans un espace tout de même mesuré. Je ne me hasardais pas à sortir, voulant vivre pleinement l'événement. Si Jean-Claude, lorsqu'il m'était apparu pour la première fois, était un homme mûr, il était ce jour-là un tout jeune homme, celui qui était tombé amoureux de cette jolie danseuse du ventre. Quant à la danseuse orientale, son apparence était immuable. Elle était jeune comme toujours. Seuls ses vêtements de mariée changeaient la donne.

Il y eut des chants et des prières puis un long repas et de nouveau des chants. Les mariés, rayonnants de jeunesse, étaient heureux. Étant la seule à ne pas être irréelle, je constatais qu'on respectait ma présence mais ne me parlait pas. Seuls Aïcha et Jean-Claude le faisaient. Ils venaient vers moi avec des paroles douces et encourageantes...