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Esther, jeune avocate terre à terre, a la viste d'un fantôme. Il s'agit d'une danseuse orientale qui, naguère, quand l'Algérie était française, se produisait sur scène....

Elle avait grandi à Oran dans le quartier arabe. Jean-louis, qui n'avait pas froid aux yeux, s'y glissait parfois. Très jeune, il n'était pas d'un naturel provoquant mais il était curieux. Il aimait faire des incursions dans un monde qu'il connaissait et contre lequel on le mettait en garde. De plus, il aimait la beauté dans ce qu'elle a d'exotique.

Un petit café sans prétention, une salle de spectacle de dimensions modestes et des chaises agencées pour accueillir des hommes...C'est là qu'il l'avait vue danser. Elle ne l'avait pas aimé tout de suite, pensant qu'il était un de ces jeunes blancs qui se glissait dans la ville arabe pour y guetter les femmes. Mais peu à peu elle avait ressenti de l'amour pour lui. C'était un naïf qui faisait minie d'adopter des préjugés pour mieux s'en débarrasser. Il avait le coeur sur la main. Et quand elle dansait, il lui jetait des regards émerveillés...

Des mois durant, il avait rusé pour venir la voir, la petite danseuse orientale. Puis la situation s'était dégradée. Il se disait que l'Algérie ne resterait pas française. Le ton montait. Des armes circulaient. Dans des cafés, des bombes explosaient, tuant de jeunes Blancs. Comment Aïcha dont les frères et le père militaient pour l'indépendance, aurait-elle pu attendre quoi que ce soit de ce Jean-Louis qui, comme elle, ne souhaitait pas cette guerre ? Elle avait su, ne le voyant plus, qu'on l'avait envoyé en France. La panique régnant, les siens l'avaient suivi. 

Le fait qu'elle l'ait très peu vu et que rien ne ce soit passé entre eux ne comptait pas. Elle avait pensé à lui, qui n'avait aucune chance de revoir l'Algérie, pendant toute sa vie et il avait fait de même...

Elle me fit comprendre que j'aurais tort de m'enfuir. Elle n'avait besoin de mots pour m'atteindre. Des paroles sortaient d'elle et se mettaient à bourdonner autour de moi. C'est ainsi qu'elle m'atteignait. Grâce à elle, j'étais dans la peau de mes grands-parents quand ils vivaient dans ce qui était alors considéré comme la France. J'étais au travail avec eux, je vivais dans la ville blanche et en fin de semaine j'allais me baigner sur les plages dont Camus avait parlé avec ferveur.

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J'étais eux aussi quand la situation se dégradait et qu'ils y croyaient encore avant de comprendre qu'ils ne pourraient rester dans cette ville qu'ils aimaient. Je devenais Jean-Louis Faucheux, l'adolescent déraciné, qui, malgré tout, avait fait sa vie et je me glissais dans la peau de la petite danseuse algérienne qui avait peu d'instruction mais un cœur immense. Au fur et à mesure que je vivais des moments de leur vie, je m'apaisais. Ce que voulait me dire Aïcha me paraissait plus accessible. Bientôt, ils seraient vraiment ensemble, unis par un mariage surnaturel, dans la mort. Au moment où ils seraient l'un à l'autre, ils se volatiliseraient puisqu'ils n'avaient plus de raison de hanter les lieux. Ils me laisseraient moi, la petite avocate dont les grands parents avaient vécu en Algérie, moi qui comprenais si bien la déchirure de leur amour, moi dont la judaïté enracinée dans les traditions de l'Afrique du nord me rendait si sensible à leur dérive...Si Jean-louis portait en lui la blessure des pieds-noirs, Aïcha portait celle de l'Algérie et moi, dans une mesure que je croyais petite, celle des Juifs d'Oran.