DES FANTOMES

 

J'avais du mal à reprendre mes esprits.

-Justement quoi?

-Une avocate plaide les causes. Plaidez la mienne auprès d'Aïcha !

-Elle est morte , vous n'êtes plus de ce monde.

-Oui mais vous êtes des nôtres. Parisienne certes et femme de loi, mais l'Afrique du nord, l'Algérie sont en vous. Vos grands-parents étaient bien des pieds-noirs?

-Oui. Et c'est pour cela que vous envahissez ma vie ?

-Il faut le dire !

-Ma famille est juive.

-Et alors ? Ecoutez : nous sommes des spectres, je viens de vous le dire. Peu importe la mort ! Nous nous rencontrons ici ! Vous êtes une femme sensible et en lien avec l'Algérie, je le sens bien...Sûr que ça ne sera pas facile !

Et ce ne le fut jamais. Ça ne l'est toujours pas. Pourtant des mois ont passé et ma résistance nerveuse s'est amenuisée. Comme je vous l'ai dit, au rythme où ces deux amants si chastes se rencontrent, je ne peux avoir des nuits tranquilles. Impossible de les faire se rencontrer de jour car les fantômes sont actifs la nuit, c'est bien connu ! Il va falloir que je déménage et pour ce faire que j'explique à mon père que sa merveilleuse trouvaille ne me convient plus ! Pointilleux comme il est, je sais que ce sera difficile. Il s'en voudra d'un côté et me prendra à défaut de l'autre. Tous ces étages ! Cette solitude ! Une colocation aurait sans doute été préférable. Il savait que je m'entendais très bien avec deux de mes collaboratrices au travail et que, comme moi, elles étaient seules après un divorce. Sinon, la porte était grande ouverte. Bref...

En attendant d'avoir la force de m'adresser à lui, je m'habituai à la discrétion et à la douceur d'Aïcha, la belle Algérienne de dix-neuf ans qui avait tourné la tête de Jean-Louis. Elle était discrète et douce, laissant derrière elle des effluves de musc et de jasmin...Pourquoi est-ce que je dis « derrière elle » ? Parce qu'elle ne se contentait plus de sortir à demi du mur mais déambulait en ma présence dans l'appartement. Jamais totalement présente comme peut l'être un être humain, elle n'était pas transparente pour autant. Je la voyais telle qu'elle avait dû être mais souvent, les contours de sa personne étaient tremblants.