GEORGIA O KEEFE

Pourtant, la situation évolua. Nous étions en juin 1972. J'avais vingt-quatre ans. J'avais terminé mes études et allais commencer ma carrière de concertiste. Heureuse, je me promenais dans Paris. Je me souviens être rentrée à pas lents ce jour-là avec, au cœur, une sorte de prémonition. J'allais apprendre quelque chose d'important qui allait modifier le cours de ma jeune vie.

Jeanne avait soixante-deux ans à l'époque et je savais que mes succès marquaient la fin de ma cohabitation avec elle. Je ne vous l'ai pas décrite et ne résiste pas au plaisir de le faire. Ma cousine était grande, trop pour une femme. Elle s'ingéniait à cacher sa silhouette presque maigre dans de grands tailleurs aux couleurs ternes ou d'étranges robes tabliers surannées. Elle avait des cheveux gris qu'elle se coupait elle-même ou avec mon aide et je l'ai toujours vu sans maquillage. C'était une femme croyante sans être bigote. Le dimanche, elle allait à la messe et je la voyais souvent lire des revues catholiques. Elle n'était pas sotte du tout et, cultivée comme elle l'était, elle pouvait parler de sujets divers en société. Elle se montrait bonne lectrice et se tenait informée de l'actualité.

Les événements de 1968 l'avaient marquée mais, contrairement à certains membres de ma famille que les grèves étudiantes et ouvrières avaient rendu sarcastiques, ma tante, bien que réservée, trouvait assez juste qu'une société, somme toute très fermée, ait été à ce point secouée. Elle aimait le changement et l'abolition des conventions. Curieuse femme !

Je l'ai souvent entendu tenir, sur les leaders de cette époque, des propos pleins de sagacité, aux antipodes en tout cas, de tout discours sévère et fermé. Pour résumé, c'était une femme à l'apparence vieillotte mais à l'âme jeune. Je pouvais avec elle parler tout aussi bien de Chopin que de Daniel Cohn Ben-Dit, ce qui est tout de même surprenant !