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15. Après avoir tourné en Californie un film sur Nijinsky, le danseur Erik Anderson entraîne son compagnon dans le désert.

- Julian, on va s'en aller quelques jours !

- Où ?

- On a le temps d'aller vers le désert, le désert des Mojaves. C'est près du Nevada et de l'Arizona. Tu ne connais pas, je suis sûr et moi non plus. Les villes, on les a vues : Los Angeles longuement et San Francisco. On pourrait en visiter d'autres mais il y a tant de bruits et de personnes ; tant d'interactions. On va aller là où il n'y en plus.

- Et si on n'y va pas ?

-Tu seras jaloux. Je n'arriverai pas à te persuader...

- Que tu ne mens pas et que tu n'as pas une idée derrière la tête ? Oh, allons-y dans ce cas.

Le décorateur acquiesça. Le surlendemain, ils partirent dans le désert. Immobiles et imposants, noyés dans une lumière écrasante, les paysages y étaient suffocants d'étrangeté et l'air y paraissait immobile. Ils n'avaient jamais rien vu de tel : ces terres abruptes, hérissées de cactus, ces reliefs brutaux, cette sécheresse de tous les instants, ce permanent sentiment de déperdition puisque dans un tel univers, toute vie humaine se retirait. Ils se laissèrent aveugler ; la couleur du sable, celle des montagnes. Ils roulèrent des heures et des heures pour buter sur un décor si inattendu et éprouvant pour l'un comme pour l'autre qu'ils restèrent longtemps silencieux. Le décorateur, la gorge nouée, finit par interroger son ami tandis qu'un silence oppressant entourait leur véhicule arrêté.

- Comment ça s'appelle ici ?

- Cadiz Dunes.

- C'est au bout du monde...

- On a tenté d'y vivre...

- Et on n'a pu le faire...C'est assez hallucinant.

- Tu es américain, tu devrais savoir...

- Erik, c'est un pays immense et je vais en général là où j'ai droit de cité : la côte est et les villes. Là, je ne comprends rien et je suis mal à l'aise mais c'est extraordinaire !

-Je n'arrive à mettre un nom sur les couleurs ! Elles sont si différentes, violentes le jour et si fondues tout d'un coup. Et ce silence si dense que toute parole humaine doit avoir un sens si elle est dite. En Europe du nord, il y a des déserts de glace et tu sens que tout peut te pétrifier par le froid. Mais là, il fait si chaud, tout à l'air si peu inquiétant et tu ne sais même pas que dans le temps où tu penses que tout va vient pour toi, tu disparais. Et là...

- Tu meurs...

- Beaucoup ont disparu ici ; mais nous non...

- Non.

La nuit, Erik, allongé sur la petite terrasse de leur chambre, contemplait un ciel immensément pur et y dénombrait les étoiles. Julian le rejoignait et ils restaient là, impressionnées par le silence et cette voûte céleste si lisible. Souvent levé de bonne heure, Erik relisait les textes qu'il avait dû dire pour le film et le Journal. Et il regardait la photo du danseur russe. Julian le regardait ou restait endormi. Quelquefois, le danseur, les yeux brillants disait :

- Fais comme j'aime. Tu sais, quand tu peux me voir, quand tu vois mon plaisir et moi le tien. Tu veux ?

Et Julian pensait ne jamais voir connu une pareille intensité. Dans ce lieu sans limites, rien dans l'amour n'avait de fin. Sur cette terrasse, tout était à nu. Le corps de l'amant restait exemplaire, magnifique et suintant et il s'ouvrait à lui dans d'intenses silences. Il restait ces yeux bleus où tout passait, ce bras, cette main qui arrêtait ou guidait et cette belle bouche qui soudain perdait son exactitude car le plaisir se défie de la symétrie ; il était magnifique dans ce décor minéral de la voir soudain dire le délitement. Ces gémissements sur le silence et son regard. Tout était intense et décalé. Les corps ne bougeaient pas. Un temps, il y avait une lumière froide et il n'y avait plus rien d'autre qu'à vivre la beauté des spasmes. C'était infini. Ni l'un et l'autre n'en revenaient. Et il y avait encore le désert, l'air qui vibrait et la nécessité qu'il y avait à s'en remettre à un voyage touristique puisqu'il fallait partir. Ils étaient mal à l'aise. Tentant de donner le changer pour endiguer l'émotion et y parvenant peu.

- On va refaire tout ce trajet en voiture mais cette fois-ci, tout s'inversera. Ce sera moins abrupt. Et tu prendras l'avion pour New York.

Ce fut un long, très long retour dans des paysages d'abord intemporels puis de plus en plus contemporains et structurés, comme un retour au monde en somme, et pas le meilleur.

A l'aéroport, Julian lui dit :

- Le temps va vite passer...

- J'en suis sûr.

-Je vais être direct. Tu attires beaucoup de monde ! Mills semble s'être calmé. Ménage-le car c'est un homme un peu étrange mais qui t’a fait tourner dans un beau film. Il reste Williamson le redoutable et cette fille blonde. Là, c'est plus délicat. Ils sont très attirés l'un comme l'autre et je pars ! Je ne vais pas te demander de ne pas les voir car tu ne m'écouterais pas. Ne précipite rien. Tu m'entends ? Ne précipite rien !

Erik se sentait très ému :

-Tu penses que je ne suis pas fiable. Je n'ai plus de conscience. Je suis un petit animal ?

- Face à eux, tu es pulsionnel. Je doute que tu leur résistes. Je suis très direct. Je ne parle pas de sentiments, bien sûr. Ils te tenteront...

Le jeune homme en fut frappé et lui dit :

- Mais si c'est ça ta vision, alors pourquoi pars-tu ?

- Erik ! J'ai un travail et c'est peu de temps !

- Je voudrais crier. Ces jours, ce film. Trop de force. Tout a été extraordinaire.

- Je le sais Erik, je le sais. Difficile et extraordinaire. Moi-aussi, je voudrais crier.

- Je dois te dire …

Julian caressa la joue du jeune homme et y trouva un cil blond. Il le garda.

- Non, non. Ne t'avance sur rien. Ce pourrait être si cruel ! Mon tendre et magnifique danseur, on se voit dans deux semaines. A bientôt...

- Bon voyage.

Il partit sans se retourner.