POrrrrrrrrrrTRAIT

En Californie, Erik tourne un film sur Nijinsky. Lors d'une pause, Julian, son compagnon, l'entraîne chez Rob Williamson, un photographe à la mode.

A Julian, il montra tout. Les photos noir et blanc étaient belles et il les aima. Pour les autres, il exulta: elles étaient incandescentes. Il demanda à en garder plusieurs. Les deux dernières l'émurent infiniment.

- Il te les a vendues chères ?

Erik mentit.

- Assez mais ça va.

- On les garde à deux ?

- Bien sûr.

- Elles sont crues et belles.

-Je trouve aussi.

Julian demeura ravi et rêveur et, sur cet épisode, il écrivit :

« Tu es dans ma vie comme un être qui me donne envie de tout réinventer. Ce que j'essaie de te faire vivre avec ceux que je présente devrait te laisser, autant qu'à moi, d’impérissables images. Ce n'est pas de moi. Tu te souviens ? Proust. Il en est des plaisirs comme des photographies. Ce qu'on prend en présence de l'être aimé n'est qu'un cliché négatif, on le développe plus tard, une fois chez soi, quand on a retrouvé à sa disposition cette chambre noire intérieure dont l'entrée est condamnée tant qu'on voit du monde. Eh bien, les images de cette rencontre me hanteront toujours »

Erik lui dit encore :

-Tu n'as pas été clair. Je pensais que tu avais encore une de ces idées...

-Je t'ai parlé d'un photographe connu et de magnifiques clichés.

Il fut ému. A cause de l'histoire tumultueuse qu'il avait avec lui, Erik tenait à Julian. Il n'y avait eu, au début de sa vie amoureuse que trois jeunes filles qu'avaient suivi Mads et Sonia. C'était là un étrange cortège dominé par un homme dépressif et une femme dure et égocentrique. Erik n'était assez stupide pour ne pas reconnaître la qualité d'un amour. Celui que le décorateur éprouvait pour lui était violent, tumultueux mais pur en un sens car total. Il avait résisté aux turbulences créées, à la distance géographique, à toutes sortes de contingences ; en ce sens, il méritait le respect. C'était un amour volontaire qui ne livrait pas Erik à lui-même pas plus qu'il ne cherchait à l'écraser. Intellectuellement, Julian dont la culture était plus forte que la sienne, l'épaulait. Affectivement, il lui donnait, quoi qu'il puisse en dire, une sécurité car il le guidait et savait le protéger. Sexuellement, le lien était fort aussi et avait depuis longtemps dépassé le stade de l'intimidation et du contentement pulsionnel. Le danseur était face à un être qui savait, en ce domaine, répondre à ses demandes et en contrôler les bizarreries et il comprenait bien qu'il n'était pas si simple de trouver sur cette terre quelqu'un qui puisse avoir pour lui une telle prodigalité. Et puis, et surtout, cet homme comprenait et admirait son art. Malgré cela, il était mal à l'aise.

- Je l'aime, je l'aime mais cet étrange photographe a raison : il me rend les femmes lointaines et m'empêche d'en rencontrer une dont je pourrais tomber amoureux.

Dans le même temps, il se sentit nostalgique de cette jeune fille dans le café, de cette matinée radieuse et cette immédiateté. Ils s'étaient compris. Elle lui manquait. Il voulait la revoir. Il pensait à son visage d'ange vénitien, à sa silhouette fine, à son port de tête et à ses yeux clairs et il essayait de se remémorer sa voix et ses mimiques. Il était comme une promesse.

Semblant ne se rendre compte de rien, Julian resta charmé. Il adorait les photos qui pour lui étaient la marque d'une emprise consentie. Cette période californienne lui avait offert de merveilleuses perspectives. Ce danseur qu'il avait convoité en vain à New York s'était tourné vers lui. Il suffisait donc de resserrer encore son emprise...

Pourtant, il s'assombrit rapidement. Deux jours après qu'ils aient vu Williamson, il surprit Erik, qui prenait seul un verre à la terrasse de la piscine. Mince et radieux, vêtu avec une élégance nonchalante, il parlait à une serveuse que Julian n'avait jamais vue. Elle était brune, jolie et très bien faite. Erik lui plaisait et elle faisait tout pour attirer son attention et lui mi- rieur mi- attentif regardait avec attention ses seins et ses jambes. Jamais, il ne l'avait vu si direct même si sur le plateau ni dans des lieux publics où les femmes le regardaient. Il la toisait et l'estimait et elle en riait. Comme il s'approchait, elle reprit une attitude plus professionnelle et s'enquit de sa commande. Quand elle posa un café devant lui, il la sentit peu inquiète. Il était évident qu'elle reviendrait à l'attaque, sentant sans doute Erik très réceptif.

- C'est une nouvelle employée ?

- Elle vient d'arriver.

- Elle manque de classe.

- De classe ? Ah oui ! Personnellement, ça ne me dérange pas. Toutes ces serveuses qui doivent avoir l'air de domestiques stylées !

- Erik !

- Quoi, « Erik » ? Je ne suis pas comme toi. Je ne fais pas un embargo sur les femmes...

- Ce qui signifie ?

- Que tu ne peux pas exiger cela de moi.

- Bien...

Le danseur cessa d'être léger. Il eut un soupir qui marquait son agacement mais il ne fut pas bavard et bientôt, ils firent des longueurs dans la piscine. Au soir, cependant, comme Julian avait commandé un dîner dans leur suite, le danseur se montra vindicatif.

- Rien de ce que je fais avec toi ne me déplaît et j'aime que tu sois impérieux mais après, il y a ce que je suis. J'ai aimé Sonia. Il y a eu Jane. Ce n'est pas que du désir.

Le décorateur se ferma. Avec patience, Erik reprit :

- Je sais que ce que tu voudrais. Que j'ai une pulsion de temps en temps, sans que ça ne change rien à notre relation. Et tu laisserais faire...

Le décorateur resta hostile. Alors, le danseur qui avait à de nombreuses reprises tenté d'aborder le sujet, posa enfin les questions qu'il n'avait jamais formulées.

- Tu as toujours éludé mais là, je vais te demander de répondre : tu as quand même fait l'amour au moins une fois dans ta vie avec une femme...

Julian ne biaisa pas et dit en le regardant droit dans les yeux :

- Mais, oui. Avec trois. Trois et demi. En fait.

- Trois et demi ...Raconte.

-Une amie de ma mère, plus jeune qu'elle tout de même. Elle était entreprenante et moqueuse. Je l'avais provoqué mais ce qui s'est passé était affolant. Je devais avoir seize ans. Il y en une autre du même style, plus humaine tout de même mais si demandeuse et technique...

- Et c'est tout ? Non...

- Ensuite, il y a une jeune fille, la sœur d'un ami. En fait, je désirais l’ami mais il n'était pas réceptif. La jeune fille était bouleversante. Ça s'est bien passé mais manque de chance pour elle, elle était intelligente. Elle a très bien compris. Je crois qu'elle a eu le cœur serré. D'ailleurs, pour tout de dire, moi-aussi. 

- Et la dernière ?

- Une collaboratrice divorcée qui avait une demande affective immense. Je ne savais que faire tant elle se méprenait. Elle me regardait avec adoration en me montrant les photos de ses trois enfants. C'était intenable. On était à l'hôtel, elle se montrait tendre et voulait faire l'amour. Je ne pouvais pas, c'est aussi simple que cela. Je le sais, c'était grotesque  Et quelle importance maintenant ?

Erik resta muet : ses interrogations trouvaient des réponses. Julian, qui semblait soulagé, lui dit :

- Et ensuite, j'ai pris mes dispositions. Et c'est définitif. Je suis ce que je suis.

Et comme Erik voulait insister, il lui dit  non sans justesse.

- Et toi-aussi.

Les jours suivants, pendant qu'Erik était encore pris par les dernières scories de son tournage, il regarda attentivement toutes les photos que Rob Williamson avait faites. Elles lui redonnèrent de la force. Il avait à certains moments de leur relation, pensé à rester l'organisateur de fêtes intimes sans que la présence d'une femme réussisse à le perturber. Il rêvait de dire à Erik : « écoute, tu dois être regardé dans ton accomplissement de ton désir pour les femmes. Et tu dois l'être par un regard masculin. Celui d'un homme qui te connaît et te désire. Je ne sais rien ni des lieux, ni des filles avec lesquelles ça pourrait se faire mais tu séduis vite ; elles seront d'accord. Je ne parle pas d'accouplements vulgaires. Je ne tiens pas à m'asseoir là et à vous encourager... Tu sais, ça peut se faire avec élégance...Je peux vous voir sans qu'elle le sache ; ce ne serait pas ce que je préfère. Et elle peut très bien me voir la regarder faire l'amour avec toi sans trouver ça infamant. » Il voyait maintenant, peut-être parce que le film parlait et que les photos étaient à même de le faire aussi, qu'aucune proposition directe n'aurait reçu l'approbation d' Erik. Mieux valait éviter son ironie.

Mais eut-il tenté une seule fois de lui parler ainsi, le regard du jeune homme l'aurait empêché de poursuivre. En effet, il n'y avait pas que du désir.

Le plus simple était de ne rien dire. C'est ce qu'il fit. Erik rit sans cesse avec lui. L'hôtel était superbe. Dans le salon de massage, on les massait côte à côte. Dans la piscine, ils rivalisaient. La serveuse brune avait disparu ne convenant sans doute pas et les photos étaient là...