WILLIAMSON

 

13. Les visages d'Erik.

En Californie pour un tournage, Erik Anderson, danseur classique, est amené à poser pour un photographe de renom, Rob Williamson

- J'ai rencontré un photographe.

- Et ce sera comme dans ces hôtels ou ces studios....

- Non, pas du tout. Je ne parle pas de ce type de rencontres. C'est un vrai photographe et un grand professionnel, pas un amateur. Il pourrait faire de très belles photos noir et blanc de toi, dans la ligne des studios Harcourt. Tu vois ?

- Pas vraiment. On ne m'a pas assez photographié sur le plateau, sans doute ?

- Mais je ne parle vraiment pas de la même chose.

- Alors, dis- moi de quoi tu parles vraiment.

- Il ne fait que du noir et blanc et ce n'est pas toujours académique mais c'est très beau. Il est très connu de toute façon.

- Ah, qui est-ce ?

- Rob Williamson.

- Quoi !

-Je viens de te dire qu'il était très connu ! Tu sais, ce peut être magnifique. Mais, je ne t'impose rien.

Ils étaient installés dans le beau jardin tropical de leur luxueux hôtel et Erik était intrigué. Désormais bien plus libre car ayant peu à faire sur le tournage, il se sentait un peu désorienté et nostalgique mais tout de même content. Se tournant vers son ami, le danseur lui dit :

- Qu'est-ce que tu as encore imaginé ?

- Williamson a de la classe. Tu seras loin de Mills et son « livre sur le film ».

Erik secoua la tête et dit sans tristesse particulière :

- Et loin de ?

- Loin de ce Danois fragile et en bout de course auquel tu te réfères toujours sans en parler jamais, loin de celui que tu penses avoir poussé à bout et qui se serait tué de toute façon. Et loin de ces femmes peu saines, la première ballerine surtout.

Le danseur hocha lentement la tête.

- Loin des ténèbres ou de la vision que tu en as ?

- Oui, Erik car ce film ne t'en sépare pas.

Erik le regarda longtemps et finit par dire :

- Williamson ?

- On regarde des livres de lui, d'abord. Je veux savoir ce qu'il fait, pouvoir lui en parler...

Il était l'auteur d'un livre sur l'étrangeté de la Californie, sur de jeunes filles qui tentent l'aventure du cinéma et sur le métissage culturel à Los Angeles et San Francisco. Julian et Erik allèrent acheter ses livres et passèrent l'après-midi à les regarder. Les photos y étaient vraiment magnifiques. Parallèlement, ils le savaient, Williamson avait photographié de nombreuses personnalités du cinéma, de la chanson et du théâtre et ses portraits, très soignés, en noir et blanc, étaient recherchés d'une élite. Erik, devant le talent du photographe, céda.

Le rendez-vous fut fixé en fin d'après-midi et ce jour-là, Erik et Julian restèrent à l'hôtel dont ils utilisèrent les services. Il y avait un coiffeur, un salon de massage, une merveilleuse piscine et divers salons. Dans l'un d'eux, le danseur joua du piano et c'est là que son ami le retrouva.

- Tu te sens prêt ?

- Oui.

Erik hocha la tête et ils roulèrent vers Bel-Air où vivaient Rob Williamson qui avait enfant découvert le bonheur de prendre des photos et n'avait jamais voulu le quitter. Il habitait une petite maison élégante mais simple et son studio photo s'y trouvait. L'allusion que Julian avait faite aux studios Harcourt était habile car Rob conditionna Erik et le photographia comme une star des années quarante. C'était le même type d'éclairage, le même maquillage discret, le même type de vêtements, la même ambiance élégante. Rob était professionnel et précis. Il avait une façon très adroite de régler les éclairages et avait répondre à toutes les questions d'Erik sur le type d'appareil et d'objectifs utilisés, la qualité du papier pour les tirages et les possibles encadrements de telles photos. C'était magnifique et exaltant. D'autant qu'après ces photos qui cadraient son visage, il en proposa d'autres en buste ; Erik y porterait une chemise blanche avec cravate et une veste élégante. Ce fut beau aussi. Et très esthétique. Cette séance terminée, ils retrouvèrent Julian qui était resté seul dans un petit salon. Erik demanda à voir d'autres photos noir et blanc du photographe et celui-ci lui en montra beaucoup. Le danseur reconnut quelques acteurs ou actrices devenus célèbres et des chanteurs aussi. Il dit son admiration. On but du thé puis du scotch. On s'observa. Rob qui faisait profil bas demanda à Erik s'il ne souhaitait pas voir d'autres photos qu'ils faisaient dans un style complètement différent. Le jeune homme ne put s'empêcher de sourire :

- Vraiment très différent ?

Williamson répondit d'emblée :

- Ah oui, absolument !

Julian prit un air rêveur. Erik, qui avait quitté ses beaux atours, était maintenant tout en gris et avait l'air d'un jeune homme chic de la côte est. Il fixa longuement ce petit homme au physique quelconque et aux cheveux gris. Il faisait partie de ces êtres qui sont sans beauté mais compensent cette absence par un charme insinuant ; ils sont doués dans un domaine précis et exploitent leurs dons. Dans leur vie professionnelle, ils sont perspicaces et dans leur vie privée, aussi habiles qu'ils le peuvent. Rob Williamson avait été marié, avait deux grands enfants et venait de se séparer d'un compagnon qui lui avait été cher douze ans durant. Ce- faisant, il avait eu, tant lors de son mariage que de sa plus longue liaison, toutes sortes de partenaires et ne reniait rien. Il devait souffrir malgré tout mais le cachait et à cet instant et se montrait avec ce danseur qui lui en imposait d'une exquise politesse.

- Montrez- moi vos autres photos.

- Toutes, non. Acceptez-vous certaines ?

- Oui, montrez-les-moi.

Elles étaient toujours en noir et blanc et c'était des étreintes. Aucune d'elles n'était vulgaire et aucune pornographique. Il y avait des couples hommes-femmes mais ils ne prédominaient pas. Erik regarda l'une après l'autre les photos qu'il lui tendait et parfois commenta puis il regarda alternativement Julian et Rob. Tout était dit d'avance.

- Vous attendez cela de moi ?

- De votre ami et de vous, oui. Il me faut votre accord de toute façon mais il m’importe d'abord de savoir si je peux vous photographier nu.

Le ton était déférent, un peu lointain et calme. Erik pensa aux très belles photos qu'il venait de voir.

- J'ai vu des couples, pas de nudité solitaire.

Williamson ne s'offusqua pas :

- Non, car ces photos-là, je ne vous les ai pas montrées. Souhaitez-vous poser pour moi ?

- Oui.

- En ce cas, sortez de mon studio l'un et l'autre. Allez dans mon salon, servez-vous un verre. Détendez-vous et revenez d'ici quinze minutes, seul bien sûr. J'ai un décor à créer. Il va de soi que ces prises de vue ne concernent que vous et moi.

Quand il revint, il vit un fond blanc, une banquette recouverte de velours grenat, une lampe élégante avec des pendentifs de cristal et un petit miroir. Tout était prêt pour régler les éclairages.

- Retirez vos vêtements. J'ai mis la climatisation. Vous risquez d'avoir un peu froid mais c'est voulu. Placez-vous devant le fond clair et regardez-moi dans le miroir...

Le regard de Rob Williamson restait celui d'un photographe. Il étudiait, calculait, cherchait. La nudité d'Erik était vue comme elle aurait pu l'être dans l'atelier d'un peintre ou d'un sculpteur, un maître exigeant et des élèves appliqués s'attachant à en rendre compte.

- On voit le danseur. Vous êtes très musclé. Vos cuisses sont fortes mais ça ne se déséquilibre pas l'ensemble. Vous êtes malgré tout fin et élancé. Je suppose qu'il ne vous est pas difficile de porter une danseuse mais la solidité chez vous n'est pas si massive. Vous avez un corps dressé à l'effort...

Comme Erik restait muet, il fit une première approche :

- Retournez-vous et allongez-vous. Appuyez-vous sur vos avant-bras et gardez la tête droite. Cambrez-vous. Écartez les jambes. Non, moins que cela.

Il fit ses premières photos. Erik se redressa mais resta de dos et cette fois à genoux. Il se retourna et s'allongea sur le dos. Rob le photographia en buste, son visage légèrement de côté, une belle expression lascive au visage et une main caressant un de ses mamelons ; le cliché suivant le voyait grave. Il le photographia en entier, hiératique et immobile puis plus excité. Enfin, il le fit asseoir de face, le buste droit, les épaules en arrière et les jambes croisées avec impudeur. Cette fois, la nudité du danseur était non seulement totale mais elle devenait provocante. Toujours grave et calculateur, Rob modifia éclairage et changea les objectifs de son appareil. Il photographia encore. Il fit des portraits de face et de profil, le cadra à nouveau en buste puis refit des photos de lui de dos.