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9. Kyra Nijinsky est venue sur le tournage d'un film sur la danse où son père, Vaslav Nijinsky fait référence. Dialogue entre elle et Erik, le jeunse danseur du film.

On avait donc prévu un hôtel pour elle. Un chauffeur de la production l'y conduisit et Erik lui tint un peu compagnie avant de s'éclipser. Wegwood et son épouse la prenaient en charge ce soir-là. Comme il la quittait, elle lui dit :

- Vous pouvez être dans la joie.

- Je suis mais pas seulement.

- Le prix du sang, vous y avez songé n'est-ce pas ?

- J'y ai songé en effet.

- Vous êtes face à Nijinsky.

Il ne lui répondit pas. Le lendemain, elle commença par s'occuper du Spectre de la rose, observa son danseur en costume et parla de la difficulté qu'il y avait à présenter ce ballet sous un jour nouveau quand il était dansé partout dans le monde. Elle aima le costume d'Erik car il collait à l'original. Il était rose et pourpre et était la copie de celui de Baskt. Cependant, elle le reprit sur plusieurs points. Son entrée en scène, la sortie finale et au cœur du ballet, ses mouvements de bras, derrière le fauteuil de la danseuse. Il s'agissait non de détails subtils mais d'élan et de prise de risque. Erik eut de nouveau le sentiment de son envol : il devenait prince, fleur et danse et son bonheur était égal à sa souffrance ; à un point prêt seulement. Quand on danse, on n'est ni heureux ni en souffrance de la même façon qu'ailleurs. Néanmoins, on éprouve à travers le filtre de la Beauté, des sentiments humains. Il devint le beau spectre qui hante la ballerine endormie avant de devenir l'icône païenne des vases grecs. Il se transformait, et les danseuses aussi, pour la fille de Nijinsky. Elle fut presque dure pour son interprétation du faune. Elle le poussa tant dans ses retranchements qu'il finit par s'opposer à elle. Il connaissait le Faune et il le dansait comme il devait l'être. Elle voulait une figure plus dure, pleine de concupiscence et non un être aussi pur. Il confondait pureté et paganisme et pour lui, c'est vrai, il y avait confusion. Il devait être païen et désirant. Elle fut insistante mais il tint bon, n'acceptant pas qu'elle fût si entière et au final, il constata que malgré tout, elle l'avait influencé. Plus tard, elle fut filmée avec Erik et ils dirent des textes de Nijinsky qu'ils entremêlèrent à leur conversation. Erik se montra en danseur des danses siamoises pour évoquer la photo qu'elle lui avait confiée. Il était terriblement jeune et beau mais loin encore de Nijinsky et elle n'eut de cesse qu'il lui ressemblât davantage. Il sut la convaincre. Le soir, elle vit quelques rushs. Il était clair que Jeux avait été retravaillé et qu'il ne fonctionnait plus sur les mêmes axes. Le résultat était impressionnant de beauté et de fidélité. Quant aux autres ballets, elle les vit avec Mills en vidéo et ce qu'il lui montra fut éloquent. Tout ce qu'elle avait dit avait été pris en compte. Massive, maladroite, hautaine, elle sourit malgré tout et ses grands yeux verts montrèrent son bonheur. La journée de tournage s'achevait qu'elle était encore là, heureuse. Elle aimait ce qui avait été fait et ils comprirent qu'elle attendait depuis longtemps un tel tournage. Du Sacre du printemps, qui devait être évoqué dans le film, elle ne dit rien. Avec Erik, elle avait parlé de Stravinsky mais elle était indifférente au film dès qu'il concernait ce ballet. Personne ne lui tira un mot à son sujet et quand Erik lui fit remarquer qu'en Amérique, son père avait crée une chorégraphie de Till l'Espiègle, elle demeura muette. Et il ne fut non plus pas question de Petrouchka, ballet où Nijinsky avait paru grimé en poupée magique, victime d'un méchant magicien. Il sembla à Erik qu'elle suivait une route pour lui obscure mais lumineuse pour elle. Il se souvint de l'étrange dîner du premier soir où, en tunique chinoise rouge et pantalon noir, elle lui avait parlé longuement et il resta admiratif. Elle avait une trajectoire solitaire et ce devait être ainsi depuis longtemps. Cependant, elle n'avait jamais abandonné la partie, ce qui, au regard de Jeux, lui semblait admirable. La journée de tournage se finit et chacun, plus ou moins longuement, la salua. Erik :

- Vous devez être très lasse.

- Et vous, non ?

-Non, je ne suis pas las. J'ai plutôt envie de m'amuser. Il y a une fête ce soir, les gens du tournage.

-Vous m'y conviez ?

- Bien sûr !

C'était un repas dans une maison, non dans un restaurant. Il y avait là un charmant laisser aller, des gens qui apportaient des plats variés, d'autres des boissons. Il y avait aussi de longues tables couvertes de nappes blanches, avec des fleurs et de belles assiettes dorées. Beaucoup de monde. Beaucoup de rire. Aucun éclairage direct. La maison donnait sur un jardin avec piscine. La terrasse en était encombrée de tables couvertes de mets. La musique était violente et pour elle incongrue mais forte d'elle-même, se tenant près d'Erik, elle parut contente. Elle ne cessa de lui parler et il sembla à celui-ci qu'elle n'avait cessé de le faire depuis qu'il l'avait retrouvée. Il portait une sweat blanc et un jean et il comprit enfin qu'elle était sensible à sa beauté, ce qui pour lui, était peu concevable. La différence d'âge entre eux était importante et elle était un obstacle. Et puis, Kyra cherchait son père. Elle n'avait dû cesser de le faire. Nijinsky avait un physique fort. Il était athlétique, plutôt massif et son visage était asymétrique. Lui, se trouvait plus fin quoique possédant la musculature d'un danseur. Les traits de son visage étaient réguliers. Sa beauté, si elle existait, était plus attendue. Pourtant, elle sembla ne pas voir cela comme un handicap et jusque tard dans la nuit, alors que tous mangeaient, buvaient et parlaient, elle continua de le conseiller en le couvant du regard. Il se sentait gêné, ne sachant qui elle regardait vraiment mais il la laissait faire, sans doute dans la conscience de l'immense don qu'elle lui faisait. Elle était si étrange, cette dame âgée qui le regardait comme un amant. Enfin, peut-être parce qu'elle comprenait son malaise, elle changea la donne. Elle lui fit savoir qu'elle le jugeait digne des ballets de son père tant par ses dons de danseur que par son expressivité. C'était un cadeau immense mais plein de restrictions. Il n'était pas Lui et certainement rien de plus qu'un très bon danseur ; il le savait mais le compliment était au-delà de tout. Elle laissait entendre qu'il avait réellement un don exceptionnel et qu'il était, de ce fait, séparé des autres. Il pouvait donc créer encore et encore et il lui importait peu de savoir qu'il n'aurait que peu d'années pour le faire. Il se tint près d'elle au bord de la mer, quand le jour déclinait et il la regarda boire du champagne. Ce fut une belle fête nocturne où elle se montra aimable. Elle était bien trop intelligente pour ne pas comprendre que son art faisait de lui un être seul et elle lui renvoya avec douceur sa propre solitude. Ils se sourirent.