JEUX JEUX

Chapitre12. Jeux.

Pour le film sur la danse qu'il tourne en Californie, le danseur Erik Anderson doit interpréter le rôle masculin de Jeux, le ballet méconnu de Vaslav Nijinsky.

Jeux. Il l'attendait en costume de tennis, immobile et calme, entouré des deux danseuses. Il reprenait le rôle de Nijinsky, Adelia celui de Karsavina et Carey celui de Ludmilla Schollar. Le décor était sombre. Un fond gris, des cercles de couleurs sur le mur de fond et le sol. Les éclairages étaient déjà réglés. Wegwood et ses danseurs avaient travaillé. Elle arriva avec un assistant metteur en scène qui la conduisit sur la scène. Erik présenta le chorégraphe, les danseuses, le metteur en scène et signala le travail de toute l'équipe. Elle était un peu gauche dans sa grande robe dorée mais était discrètement maquillée et bien coiffée. Elle regarda longuement Erik qui figurait son père et celui-ci lui fit un signe de tête avant d'aller en coulisses. Elle s'assit près de Julian et la musique de Debussy retentit. Une balle de tennis traversa la scène. Le jeune homme apparut, blond, aérien, levant sa raquette puis sortit. Les jeunes filles entrèrent par la droite et par la gauche et longtemps dansèrent. Elles étaient ensemble puis séparées, semblaient se séparer pour mieux se retrouver et attendre. Le jeune homme réapparut et voulant répondre à leur attente se mit d'emblée entre elles. Levant sa raquette de tennis, il eut comme un étirement et un déhanchement qui faisaient de lui, plus encore, l'objet de leur désir. Il s'ensuivit une danse de séduction dans laquelle l'une puis l'autre étaient attirées avant que le jeune homme, les départageant de nouveau, ne s'exprimât par une série de sauts merveilleux tout en grâce et tension. Puis, il dansa avec l'une et avec l'autre avant de les faire se rejoindre. Ils dansaient tous trois, évoquant un magnifique, interdit et fugace échange des corps ; tout était aérien, rapide, extrêmement gracieux et contrôlé. Car, il s'agissait encore de la recherche du plaisir et de la quête de celui qui pouvait le dispenser. Et puis, comme si le bel amant qu'elles attendaient les laissait pour compte, les jeunes femmes dansèrent de nouveau toutes deux et se séparèrent. L'une d'elle dansa seule et on retrouva les constantes du ballet : les danseurs de profil, pas sur pointes, les bras levés, les poings serrés. Sans doute était-ce celle qui voulait le plus le jeune homme car elle était la plus audacieuse, la plus effrontée. Ses petits poings serrés indiquaient qu'elle restait au combat ! Et il sembla qu'elle le gagnait car le jeune homme revint et dansa en couple avec elle. Ils décrivaient un cercle. Puis l'autre jeune fille, reprenant courage, s'immisça dans cette danse sexuelle et ils furent trois, lui au centre et elles l'entourant, dansant gracieusement et s’entre regardant. Plus tard, de nouveau elles dansaient entre elles et lui à part. Il avait de beaux mouvements contournés, des déhanchements et des étirements sans que rien jamais ne cessa d'être épuré et esthétique. Solaire, il rivait les regards et de fait, comme elles l'attiraient, il revenait entre elles et se montrait à la fois joyeux et implorant. Ne devait-il pas recevoir le salaire de son beau travail de séduction ? Il semblait qu'elles le pouvaient puisque, bondissant, il se remettait entre elles et cette fois, rayonnait et séduisait. Ils dansaient tous trois avant qu'elles ne le fassent ensemble et que reprenant sa raquette, il ne fasse mine de lancer une balle perdue. La balle du reste n'était pas là. Restait la symbolique. Il se laissait aller au sol mais les jeunes filles revenaient et il dansait avec l'une, l'autre puis ils dansaient tous les trois car il peut en aller ainsi de l'amour et de ses élans. Elles étaient dressées, il se penchait. Elles étaient penchées, il se dressait. Tous se mettaient à battre des bras puis, le danseur se mettant une fois de plus entre elles, elles lui caressaient le visage, entourant rapidement son visage de leurs mains. Ils faisaient mine de s'embrasser et l'instant d'après et lui, s'allongeant, son visage tourné vers le public, ils embrassaient à tour de rôle  les danseuses qui se penchaient vers lui; Une balle de tennis traversait de nouveau la scène. Le jeune homme se redressait suivi des danseuses. Il était évident que les beaux accouplements étaient terminés et que, dans ce décor à la fois inattendu et connu, puisque les scènes de l'amour le sont, ils allaient se séparer. Et en effet, lentement, ils sortaient de scène, allant vers d'autres jeux qui les sépareraient et qui sait, les feraient peut être de nouveau se croiser ou s'enlacer. Tout avait été filmé avec précision  et sans aucune interruption afin de ne créer aucune interférence entre les danseurs, la musique, la chorégraphie et elle qui regardait tout cela. Chaque danseur était lumineux et tout s'était parfaitement déroulé. Cependant, quand tout s'arrêta, tous retinrent leur souffle. Kyra Nijinsky se leva et avança vers les danseurs. Elle se plaça devant Erik et montra, expliqua. Quelques gestes, un maintien, une décision. Elle désigna aussi son visage : une expression à modifier, les yeux à farder davantage. Il était vêtu comme Nijinsky à l'origine et il était coiffé comme lui, ses cheveux ramenés en arrière. Cependant, sans se permettre la moindre critique sur le travail de mise en scène et les danseurs, elle appela à plus de précision. Il refit une figure, tint une posture. Refit. Encore. Encore. Elle n'était pas dure mais précise. Elle lui fit refaire tout ce qu'il dansait dans la première partie du ballet. C'était exigeant et difficile puisque la caméra les traquait. Erik, le visage penché, l'écoutait puis exécutait. Mills filmait. Elle n'était pas stupide, plutôt princière, et regardait la caméra avec naturel. Elle reprit plusieurs détails de chorégraphie à deux puis à trois. Elle rappela Jaques-Dalcroze qui avait influencé son père. Il avait créé l'eurythmie qui avait pour but de créer à l'aide du rythme, un courant rapide et régulier de communication entre le cerveau et le corps. Il enseignait à ses élèves comment représenter les valeurs des notes par des mouvements de pieds et du corps, et les intervalles de temps par des mouvements de bras. Elle s'adressait maintenant aux danseuses et leur parlait dans les mêmes termes. La grâce et la justesse du geste. Elle leur dit de marquer plus subtilement leurs différences car Karsavina avait montré un rôle plus fort et dominant que Scholler. Elle leur dit de penser à la circularité. Dans le ballet, les cercles se font et se défont, les lignes sont pures. Il y avait tant de croisements et d'entrecroisements. Elle indiquait ce qu'elle voulait par de grands gestes de bras et parlait avec animation au chorégraphe. Quand les jeunes filles dansaient de nouveau, elles étaient comme Erik après ses paroles, plus sculptées. Elle reprit. Ils reprirent ; Ils s'étonnèrent que si corpulente elle fut agile et comme il l'avait noté la première fois, ils furent sensibles à son phrasé. Cet accent qu'elle avait : des intonations russes dans l'anglais. Jeux était un ballet court à l'argument anecdotique. Il avait interrogé et déçu. Il était peu montré. Son argument en était beau : dans un parc au crépuscule, une balle de tennis s’était égarée ; un jeune homme, puis deux jeunes filles s’empressaient à la rechercher. La lumière artificielle des grands lampadaires électriques qui répandaient autour d’eux une lueur fantastique leur donnait l’idée de jeux enfantins ; on se cherche, on se perd, on se poursuit, on se querelle, on se boude sans raison ; la nuit était tiède, le ciel baigné de douces clartés, on s’embrassait. Mais le charme était rompu par une autre balle de tennis jetée par on ne sait quelle main malicieuse. Surpris et effrayés, le jeune homme et les deux jeunes filles disparaissaient dans les profondeurs noturnes du parc. Ce ballet ravissant, Debussy s'en était détourné. Debussy, qui disait de Vaslav qu'il avait une spontanéité naturelle ou acquise. Kyra n'ignorait rien de son père et encore moins de Jeux. Elle avait vu les danseurs au travail ; elle changeait les choses. Les corps, longs et blancs, se croisaient davantage. Les mises à distance étaient plus nettes. Elle travaillait sur des images très graphiques de couples séparés et réunis et sur la singulière figure du jeune homme. Elle était pour les êtres vifs et purs. Curieusement, Wegwood ne prenait pas ombrage d'elle car elle ne défaisait pas son travail mais semblait l'éclairer, le revisiter. Elle pointa l'entrée en scène du danseur, le moment où, placé entre les jeunes, il laisse celle-ci caresser son visage, le moment où ils sont allongés et miment l'amour et la séparation des amants fugaces. Elle connaissait le minutage du ballet par cœur et quand elle guidait le chorégraphe et les danseurs, elle y faisait référence. Elle disait : « à la huitième minute, à la dixième... » ; Elle citait les figures. Elle avait été danseuse. On ne pouvait la tromper. Mills filma sans l'interrompre les reprises du ballet puis il la laissa commenter les costumes des danseurs. Elle demanda à Erik de se tenir dans des postures qu'elle lui fit reprendre à plusieurs reprises. Elle parlait d'énergie. Aux danseuses aussi, elle fit des remarques. Elles furent plus déconcertées qu’Erik qui, ne le comprenant pas toujours, se fiait à son instinct. Il saisissait sans pouvoir l'expliquer ce qu'elle essayait de faire : elle le rapprochait du travail de son père. Elle fit comprendre à Wegwood qu'il ne devait pas affadir la relation entre les deux femmes au détriment de l'attirance qu'elles affichaient pour le jeune homme mais qu'au contraire, l'ambiguïté sexuelle devait être davantage soulignée. Dans ce ballet, le jeune homme devait aimanter les jeunes filles mais ce devait être une lutte sous-jacente. Il n'était pas si évident de les séparer ni d'attirer l'une puis l'autre. Imperceptiblement, elle transformait ce qui avait été chorégraphié non qu'elle remit en cause le travail de chacun mais parce qu'elle avait à faire un travail de mémoire. Elle en savait plus que quiconque. Pourtant, la chorégraphie de Jeux avait été perdue quand Diaghilev avait retiré cette pièce de la programmation des ballets russes. En soi, le ballet et sa thématique s'accordaient bien avec la partition de Debussy mais les décors de Baskt n'en facilitaient pas la lecture. Il s'agissait d'une haute maison victorienne et d'un coin de parc. Les déplacements latéraux utilisés par Nijinsky, les bras repliés au niveau des épaules et les poings serrés perdaient de leur pouvoir dans un décor trop conventionnel et de plus, le ballet avait paru, dans cette intense période de créativité des Ballets russes, trop chargé en concepts, trop foisonnant et peut-être aussi trop épuré. Kyra fit remarquer qu'avoir simplifié le décor en lui redonnant un rôle symbolique était une bonne initiative. Elle évoqua Diaghilev dont l'idée était de faire figurer en fond de décor un grand avion, image métaphorique claire. Puis elle revint à la chorégraphie. Le travail de son père ayant été égaré, on s'était livré à des extrapolations mais elle qui était si habitée par le grand danseur s'était penché sur ce ballet : ce qu'elle disait ne faisait aucun doute.

Wegwood l'interrogea sur le tennis auquel la chorégraphie de Nijinsky faisait référence. Les gestes du danseur devaient emprunter à la danse à à ce sport. Elle fut directe. On avait beaucoup dit que Nijinsky s'était pris d'intérêt pour ce sport lors de vacances estivales, en 1913. Il avait déclaré à un journaliste du Gil Blas : « Comme vous le savez, c'est en assistant à des matches de tennis à Deauville l'an dernier que je fus séduit par certaines formes, par l'harmonie de certains élans et que j'eus l'idée de les parfaire dans la beauté, à les « symphoniser », si je puis dire. » Mais selon elle, il ne s'agissait pas du point d'ancrage le plus important. Son père avait découvert le tennis en 1908 alors qu'il séjournait à Sestroresk, dans la datcha du prince Lvov. Le prince dont il était le favori l'y recevait avec sa mère et sa sœur. Il en fut ainsi plusieurs étés. « Mon père jouait avec Lvov et comme il fallait un troisième joueur, ils enrôlèrent ma tante, Bronislava. Donc ils étaient trois et c'étaient des jeux. » Il y avait déjà bien là la sexualité et le thème du triangle.