MALADE DE N

Kyra Nijinsky évoque, lors du tournage d'un film sur la danse, qui fait référence à son père, les figures de Vaslav et de Diaghilev...

- Fokine l'a redouté. Ninette de Valois n'arrivait pas à soutenir son regard et le tout jeune Balanchine, quand il travaillait avec lui, a dit que Diaghilev arrivait aux répétitions avec une canne et qu'il s'en est servi pour le frapper, voulant ainsi montrer son mécontentement. Je crois avoir compris qu'il avait giflé mon père à plusieurs reprises et devant témoins. Des dizaines et des dizaines de personnes ont travaillé pour lui. La plupart n'en sortaient pas indemnes..

- Les textes de votre père sont si tristes, le concernant.

- Mon père a eu le sentiment qu'il s'était vendu à Diaghilev. Il était pauvre. Sa monnaie d'échange était son corps et la danse.

- Oui, j'ai compris cela, madame.

- Vous savez ce qu'il a dit. Il s'est senti mal un jour. Il a écrit : «  Je mangeais des oranges. Comme j’avais soif, j’avais demandé des oranges à Diaghilev. Il m’en apporta deux ou trois. Je m’endormis avec une orange dans la main. Quand je me réveillai, l’orange était à terre, tout écrasée.  J’avais dormi longtemps. Je ne comprenais pas ce qui s’était passé. J’avais perdu conscience. J’avais peur de Diaghilev, mais pas de la mort. Je me dis que c'était la fièvre typhoïde. » Vous avez bien entendu : « je ne comprenais pas ce qui s'était passé ... » Vous savez, il vivait un paradoxe. Avoir donné ainsi son corps parce qu'il était pauvre lui semblait terriblement condamnable mais il est devenu le danseur du siècle ! C'était une forme d'Enfer. Il en était une autre qui consistait à épouser ma mère pour sortir de l'adversité, mais il n'y a pas échappé. Diaghilev l'a renvoyé, ma mère est restée son épouse et la maladie l'a terrassé.

- Il l'a assimilé à la Mort. « Je ne veux pas de son sourire que la mort dessine. »

Elle semblait soucieuse maintenant de revenir à la voiture et de reprendre place dans un espace climatisé. Enrico et Erik lui prirent le bras et la réinstallèrent. Elle demanda de l'eau puis poursuivit.

- Son père était parti. Sa mère s'alimentait très peu. Il disait de sa danse que c'était une danse de prostitué puisqu’il devait monnayer le corps qui la dansait. N'oubliez pas qu'avant Diaghilev, il y en avait eu d'autres, comme le prince Lvov. Ces gens-là lui donnaient de l'argent et avaient des exigences en retour. Dans le monde, le corps, le désir, la monnaie sont sans cesse échangés. Il ne pouvait abandonner son idée de gagner une fortune à la Bourse. Par la réalisation de gros bénéfices il voulait détruire la Bourse. Il y a une valeur d’usage et une valeur d’échange de la danse. Le corps dansant est lui aussi pris dans le cycle de la circulation des biens. La singularité absolue qui constitue le corps finit par en être masquée. Par la danse tout autant que par le travail, les corps circulent dans le monde comme quantités homogènes décodées, comme flux. Mon père maudissait cet échange, il voulait conserver la singularité des corps en dehors de l’échange. Pour lui, rien n’est équivalent à rien. Les voisinages et connexions infinies qu’il produit dans son journal n’exigent pas l’équivalence. Donner, faire proliférer le don, il ne souhaitait que cela. Un monde où rien n’est échangé. Il n’existe pas de repère de valeur situé à un niveau supérieur aux marchandises, et les équivalences qu’il mesure n’existent pas. Tout se différencie, avoisine, se connecte. Dès lors le don se conçoit comme une circulation qui rejette l’identité exclusive, la centralité, la hiérarchie. A partir de ce que je viens de vous dire, vous comprendrez mieux la citation que vous venez de me faire...

- J'ai été stupéfié qu'il dise souvent dans son journal qu'à cet homme qui lui avait fait du mal, il ne voulait que du bien...

- Enfin, ce n'est pas exactement cela. Il s'agit d'un combat spirituel. Mais vous que je n'ai toujours pas vu danser, je verrai demain si vous l'avez compris. Mon père a tant été baigné dans un univers psychiatrique que tout commentaire de ce type a le don de me faire fuir ! Pour vous montrer la grandeur de mon père, je prendrai l'exemple de Fokine. Mon père a fait la chorégraphie de l'Après-midi d'un faune. Fokine a mis en avant que le succès obtenu par le ballet était purement un succès de scandale puis de snobisme. Il a déclaré que le travail de mon père était rigoureusement sans importance et qu'il s'était contenté de lui voler ses idées. L'observation des vases grecs, les costumes des nymphes et leurs postures, celle du Faune et sa façon de présenter son corps, tout cela venait de lui bien sûr ! Il avait déjà eu l'idée de mouvements obliques pour des danseuses quand il préparait un Tannhäuser et naturellement, il les avait déjà expliqués à Karsavina. Pouvez-vous me dire ce qui reste du travail de mon père sur ce ballet ? Tout. Et des allégations de Fokine ? Rien. Et pouvez-vous me citer un texte de mon père contre Fokine ? Non alors que l'inverse existe. Quant à Diaghilev, savez-vous ce que Fokine a écrit ? Il a dit que cet homme était de toute évidence un génie, un être que tout portait à défendre les Arts et bien entendu un homme d'affaires. Ça semblait élogieux mais il a poursuivi en disant qu' aucune chorégraphie n'avait émané de lui ne serait-ce par l'idée, aucune idée de décor et naturellement peu d'idées en matière de musique. Il a dit : Cocteau, Vaudoyer, Benois, tout le monde donnait des idées. Mais pas Diaghilev. Et l'instant d'après il se glorifiait lui-même avec Carnaval, les Sylphides et le Pavillon d'Armide ! Car lui, Fokine, avait tout naturellement composé tout cela avant l'imprésario russe. Il ne l'aurait pas tout de même pas attendu ! Tout ce qu'il a dit sur Diaghilev est allé empirant. Mon père a certainement critiqué cet homme pour des raisons privées mais jamais, jamais sur sa gestion des Ballets russes et jamais il n'a mis sa culture en cause, ni son génie ! En ce sens, il lui a voulu du bien...

- Fokine et votre père avaient en commun Mariinsky, Nicolas Legat, Pavlova, Gautier...

- Et Diaghilev. Vous savez qu'il a quitté la troupe en 1913 et n'a réellement retrouvé le succès qu'en 1926 pour les Ballets russes devenus Ballets russes de Monte-Carlo ! Juste retour des choses. Il a rebondi cependant et s'est fait un nom aux États-Unis. Diaghilev qui était en Amérique en 1928 a cherché le voir et n'a pas osé. Vous m'avez entendu ! Il n'a pas osé ! Il était malade et ruiné, devant les portes du New York City ballet et c'est bien là que vous dansez. Il est mort en 1929.

- Léonid Massine a été le dernier « soleil » ?

- Le premier, le dernier... C'était un jeune lettré. Un enfant de la balle. Mère soprano, père membre de l'orchestre du Bolchoï. Il a quitté les Ballets russes en 1920 mais quand Diaghilev l'a rappelé en 1924, il est revenu. Voilà un homme qui n'était pas compliqué ! Diaghilev l'avait vu en Russie où, au Bolchoï, il dansait Don Quichotte et le Lac des cygnes. Massine avait un beau visage régulier et de grands yeux bruns. Il fallait un danseur « spectaculaire » pour la Légende de Joseph qui revenait à mon père ! Diaghilev menait ses affaires rondement ; Nijinsky évincé, il fallait bien un remplaçant ! Toutefois Massine n'était pas un bon danseur. Sa technique, ses sauts...Il est devenu chorégraphe. Vous savez qu'il a remplacé mon père, à tous points de vue. Toutefois, son appétit pour les femmes ne s'en est pas trouvé affecté. Il s'est marié quatre fois et a eu des enfants à chaque fois ! Ils m'amusent ces gens ! Fokine a chorégraphié cinquante- six ballets, Massine quarante-six et mon père, quatre ! Toutefois, de qui se souvient-on ? Enfin, à la différence de Fokine, le joli danseur aux yeux bruns ne m'est pas antipathique ! Vous avez d'autres questions ?

L'à propos de Kyra Nijinsky était si évident qu'il ne put s'empêcher de rire. C'était un rire tendre et doux. Elle ne prit pas mal les choses. Mais l'intermède fut bref. Elle redevenait ferme et violente.

- Dois-je vous le citer encore ? Un jour il a entendu Dieu lui dire : Rentre chez toi et dis à ta femme que tu es devenu fou. Lors de la même promenade il a vu des taches de sang sur la neige. Pour mon père c'était une épreuve pour savoir s’il craignait Dieu. C’est pour être ressenti de lui que Dieu lui avait montré les traces de son sang. À plusieurs reprises il est retourné au même endroit, celui où se trouvaient ces signes.

Et elle ajouta :

-Serez-vous là pour le sang ?

Erik trouva la question effrayante.

-J'aimerais vous répondre que je danse pour le film et que c'est là une tâche suffisante. J'aimerais pouvoir dire que réciter des textes de Nijinsky est compliqué mais que j'ai un contrat et qu'une fois ma journée de travail terminé, je me détends, je passe à autre chose. Seulement, je ne peux pas le faire. Je suis trop impliqué maintenant. Il y a un prix à payer mais je ne comprends, je ne saisis pas bien. Le prix, le sang...

- Vous tournez un film où il est question de Nijinsky ! Souvenez-vous : «  Je suis le taureau, le taureau blessé. Je suis Dieu dans le taureau. Je suis Apis. Je suis Indien. Je suis Indien Peau-rouge. Je suis Noir. Je suis Chinois. Je suis Japonais. Je suis l’étranger. Je suis le voyageur. Je suis l’oiseau des mers. Je suis l’arbre de Tolstoï. » Oui, vous comprenez et vous serez là pour le prix...

-Ce que vous dites...