L'AMANT

Chapitre 4. L'Idole, la danse, le Belluaire.

En tournage en Californie, le danseur Erik Anderson est heureux de voir arriver son compagnon. Pour leur relation est complexe. La culture de Julian va permettre au danseur de mieux s'approcher de Nijinsky, auquel son personnage fait référence

Bientôt, il dit à Erik de garder les yeux ouverts tandis qu'ils se rejoindraient. Il verrait, dans le plaisir, l'éclat bleu du regard et son expression mouvante, plus habitée par le désir que par la crainte. Il s'allongea et sentit sous le sien ce corps racé qui lui obéissait et laissa s'affoler la respiration de l'amant puis il se redressa, leva une des cuisses d'Erik et le pénétra. La prise fut lente mais ferme. Erik se mordit les lèvres. Il avait presque mal. Julian lui fit l'amour le plus longtemps qu'il put et Erik vit, à côté du sien, ce visage que la recherche du plaisir rendait tantôt lisse tantôt soucieux. C'était un profil mouvant dont les contours n'étaient pas si durs et qui lui semblaient singulièrement émouvants. Erik laissa aller sa tête d'un côté et de l'autre comme pour endiguer la force du plaisir et se sentit heureux. C'était bien plus qu'un moment de partage, c'était une acceptation profonde, la signature d'une dépendance réciproque mais hiérarchisée. Bouleversés, ils s'étreignirent et s'accrochèrent l'un à l'autre puis ils se regardèrent longtemps. Julian fut le premier à parler.

-Tu sais pourquoi je suis venu.

-Oui.

Erik fut alors traversé par une idée simple : il devait accepter. Certainement, il n'aurait pas attendu quelqu'un comme Julian car on rêve toujours d'autre chose. Mais, un tel entrelacement, un lien si fort malgré tout et la mansuétude malgré les humiliations et les années qui, même sporadiquement, les voyaient ensemble c'était bien le signe d'un amour violent. Ils ne pouvaient faire autrement. Le décorateur cependant le déconcerta de nouveau. Malgré l'harmonie que dégageaient la vaste chambre blanche, la douceur des draps et la tiédeur alanguie de leurs corps, malgré l'apaisement qui venait après la jouissance, la semence, la sueur, la salive, il n'en avait pas assez. Se penchant vers le buste de son ami, il se mit à en lécher la peau claire avant de la tenir entre ses lèvres et de la mordiller d'abord avec douceur. Quand il mordit plus fort, Erik gémit et se rebella :

- Tu me fais mal.

- Je sais. Tu aimes.

- Mais non !

- Si. Tu aimes.

Il le mordit encore et le jeune homme eut une plainte. La première insulte vint d'elle-même et le danseur par l'éclat de ses yeux bleus montra sa désapprobation mais une seconde suivit puis une troisième. Julian continua d'insulter et l'embrasser, de caresser et de pincer. Le corps d'Erik était le corps de l'amant. L'amant n'est pas fiable, il faut le corriger, il faut le réprimander pour ses manquements mais il faut l'honorer pour ce qu'il sait faire ; et de toute façon, le désir est trop fort. La prise peut se faire sans honneur. Il faut faire jouir l'amant mais il faut le priver. Il faut l'étonner et le charmer mais l'abaisser. Il faut le faire jouir et jouir de lui. Il faut l'adorer, le caresser et le malmener. Seules les punitions rendent la jouissance violente puisqu'elles sont justes, puisque l'amant a failli. Entravé, il est plus beau. Il n'est pas rebelle. Il reste l'âme et les intentions mais les liens les rendent difficiles...

Erik, très excité, se laissait faire. Il écoutait ces mots qui le féminisaient, le ridiculisaient et recevait les doux sévices de son ami.

- Dis « encore ».

- Non.

- Dis « encore »

- Encore.

- Bien ! Si je te crache au visage, que diras-tu ?

- Je dirai oui

Erik eut un sourire intérieur. L'ami le battait, crachait, léchait ses crachats sur ses joues. Erik, hors de lui, crachait aussi. « Mais où prend-il ce crachat, me disais-je, d'où le fait-il remonter si lourd et blanc? Jamais les miens n'auront l'onctuosité ni les couleurs du sien.  Ils ne seront qu'une verrerie filée, transparente et fragile. » Julian avait lu Jean Genet. Blessure. Idole. Humiliation. Idole. L'ami voulait faire l'amour encore, lui relevait de nouveau les jambes pour pouvoir le prendre en voyant son visage. Il voyait les belles lèvres d'Erik, si bien ourlées, cette bouche généreuse qu'il avait et aussi, ses pommettes hautes, son regard bleu et l'implantation de ses cheveux blonds. Il les voyait dans les tressautements du plaisir. Belle idole qui appelle la jouissance, en est inondée et la donne. Un autre râle et c'était bien.

- Tu vois, c’est simple !

-Oui mais je ne peux pas rester. Je dois rejoindre les danseurs en bas ;

- Répétitions ?

- Elles sont finies et le filmage aussi. Non, comme toujours, le travail : la barre, les étirements.

- Wegwood et toi ?

- Non, il y aura les danseuses : Adelia, Carey et les autres. Tu peux venir nous regarder.

- J'aimerais.

Ils descendirent ensemble vers le studio. Julian fut surpris car il était de belles dimensions et très fonctionnel. Il comprenait maintenant qu'on ait pu y filmer les danseurs à l'entraînement et en répétition et qu'il ait pu être possible aussi de filmer le travail de chorégraphe, son questionnement. Les filles étaient déjà là et s'échauffaient. Wegwood aussi. Le décorateur avait vu Erik sur scène avec d'autres danseurs mais jamais ainsi, avec d'autres, faisant des exercices de routine. Il se cala contre un grand miroir. Tout le monde travaillait sur une musique enregistrée. Les exercices s'enchaînaient. Les filles faisaient des étirements. Au bout d'un moment, il vit qu'une des danseuses était plus rapide que l'autre et aussi plus douée mais toutes deux travaillaient dur. Wegwood travaillait à côté d'Erik et ils firent un temps les mêmes exercices à la barre. Ils les reconduisaient encore et encore. Les filles leur succédèrent tandis qu'ils passaient à d'autres exercices. Il parut à Julian que c'était des figures imposées, de celles que les danseurs doivent faire et refaire. Il n'était pas sot. Des danseurs intervenaient sur la scène de l'Opéra de New-York mais il n'avait quasiment jamais vu ce travail humble. Les mêmes gestes : la jambe sur la barre, le buste penché, le mouvement des bras. Les figures debout. Ils cherchaient de temps en temps leurs images dans le miroir et poursuivaient. Le mouvement, la grâce, le travail. L'équilibre, le travail, la grâce. Encore. Ils se penchaient, tournaient sur eux-mêmes, sautaient et retombaient, recommençaient. Encore. Bras levés, jambes croisées, élan, saut. Encore. Ils tournaient. Les filles étaient à la barre. Lents ployés. Encore. Ils finissaient par chercher leurs images. Pourquoi ? Ils étaient magnifiques. Julian pensa à un texte d'une romancière française sur la danse et l'adapta : « Ces hommes et ces femmes à demi- nus dans leurs collants, solitaires et beaux, dressés sur la pointe de leurs pieds, et regardant dans un miroir terni, d'un regard méfiant et émerveillé, le reflet de leur Art." Mais bien sûr, il transformait le texte. Il les regardait. Encore. Précision du geste. Précision du saut. Entrechats, arabesques, grands jetés. Encore. Il aurait pu ajouter une phrase de Nietzsche, cette fois exacte : « Je considère comme gaspillée une journée où je n'ai pas dansé » et celle plus simple d'Anna Pavlova : « un danseur danse parce que son sang danse dans ses veines ». Mais ça n'aurait jamais de sens pour eux car les mots étaient inutiles. Ils dansaient. Barre, figures, sauts. Encore. Visages graves, tendus. Les filles en justaucorps de couleur. Les garçons en noir. Et ces chaussons qui l'avaient toujours intrigué. Si fragiles et si forts. Les danseurs sur les pointes. Encore. Tension. Relâchement. Effort. Visages lisses. Encore. Et puis le dernier exercice et le repos. Tous qui soudain s'immobilisaient puis allaient se doucher, revenaient rieurs, simples. Ils quittèrent le studio et remontèrent à pied vers la villa. Il fait encore très beau mais le soir descendait. Julian était un américain de la côte est. Il n'était jamais venu en Californie et il était heureux de se sentir si aérien et dépaysé. Sur la terrasse, une femme qui assurait l'intendance, avait mis le couvert et disposé des plats variés Il y avait du vin rosé et du champagne. Julian s'en étonna mais Erik lui dit avec simplicité :

- C'est pour ton arrivée.

Plus tard, après une soirée pleine de rires, la fatigue l’atteignit. Avant de céder au sommeil, il trouva le foulard bleu et vert qu’une jeune fille inconnue avait le matin même donné à Erik avant de s’allonger près de celui-ci, il le toisa.

- C'est non, nous sommes bien d'accord ?

- C'est non.

Il jeta le foulard. Dans cet intervalle de jours qui le séparaient de leur départ pour Los Angeles, il affirma son autorité sur lui. Erik non sans avoir conscience de la fascination qu'il exerçait sur son ami américain, se garda de toute opposition. Mais il avait beaucoup à offrir.

Corona del Mar, c'était la partie chic de Newport Beach et Julian, dès qu'il put se promener, fut conquis. Tout lui plaisait, des belles villas aux plages agréables et il se sentait en vacances. Tourner dans un tel lieu lui paraissait idyllique mais il revint vite sur ses positions. Si Erik lui avait parlé du film, il n'avait pas mentionné qu'on le sollicitait sans arrêt et que le film reposait presque 'entièrement sur lui. Il ne lui fallut pas trois jours pour le comprendre et il en resta stupéfait. Son danseur travaillait sans relâche et n'émettait aucune plainte. Julian finit par s'en inquiéter :

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- Tu dis que le tournage s'arrête ici mais Mills te filme encore, je te vois avec un coach, tu parles des chorégraphies avec Wegwood et tu travailles beaucoup avec les danseurs. Et je ne parle pas des conseillers techniques avec lesquels tu t'entretiens, de tes lectures et de tes questionnements. C'est bien pire qu'à New York ! Quand t'arrêtes-tu ?

- Quand je peux.

- Erik ! La pression est énorme.

- Tu les trouves exigeants avec moi ?

- Tu plaisantes ? Ils sont impérieux. Pas de faux pas !

Le jeune homme eut un doux rire silencieux.

-Ils sont horriblement exigeants mais j'ai choisi de faire ce film. Et puis, j'ai rencontré Kyra Nijinsky

- Et que sais-tu ?

- Ce qu'ils ne savent pas !

Ils étaient tous deux dans la chambre d'Erik et celui-ci eut de nouveau un rire amusé avant d'aller chercher ce que Kyra lui avait prêté.

-Regarde ces précieux talismans qui vont changer le cours du film.

Quand Julian vit la photo, il fut d'abord interloqué puis sidéré :

- Ce n'est pas une copie ! C'est un original. Elle t'a  prêté une telle photo de son père, de Nijinsky ! Une vraie photo !

- Oui. Le prince oriental des Danses siamoises.

Julian contempla la photo avec vénération. Erik faisait profil bas, évitant ainsi une vindicte trop rapide car la jalousie envahissait le décorateur. En des années de travail, il n'avait eu en main, lui qui côtoyait des chanteurs d'opéras, des chefs d'orchestre, de grands couturiers et des peintres en vogue, une telle magnificence : une vraie photo de Nijinsky, issue d'une sphère artistique et familiale. Diaghilev avait dû la voir. Décidément, son danseur était surprenant et de mille et une façons et son amour pouvait devenir plus captateur et plus violent.

- Il est beau, allongé, alangui. Ses yeux sont fardés et il sollicite, il attend. Et ce costume qu'on devine chamarré, étincelant, malgré le noir et blanc. Il est jeune, vingt ans tout au plus et il guette l'odalisque, la préférée, la belle, celle avec laquelle, bientôt il dansera et qu'il possédera.

Comme Erik lui souriait avec simplicité. Cette photo n'était pas un dû ; il était juste heureux de l'avoir avec lui quelques temps car dans son esprit, il la lui rendrait. Plus agité que lui, Julian s'enquit de la suite :

- Tu danseras avec ce costume ?

- Non. Je serai pris en photo.

- Tu devras avoir la même intensité.

- Oui, j'y veillerai.

Le décorateur ouvrit le carnet auquel il ne s'était pas intéressé. En l'ouvrant, il fronça les sourcils.

- Un mélange de textes et de dessins...Certains textes sont en russe...