MARKEVICH ET KYRA

Kyra Nijinsky, aînée des filles du grand danseur, reçoit Erik Anderson chez elle. Il découvre un personnage fascinant

-Des textes ésotériques, oui. Dans la vie, je parlais de la Suisse où mon père avait été malade, de Berlin, de l'Angleterre et de Rome. Je parlais aussi de l'Italie, après mon divorce. Tout ceci était, comme vous pouvez l'imaginer, difficile. S'en prendre aux symboles et à l'au-delà peut être une façon d'affronter les « Forces de la Vie autant que celles de la Mort». C'est pourquoi j'ai choisi d'écrire dans cette veine...

Elle ne disait toujours rien de ce qu'Irina avait écrit et il pensa que c'était peut être juste une lettre d'introduction. Cependant, il y avait deux heures qu'il était avec elle et comme l'heure du déjeuner arrivait, il supposa qu'elle voulait prendre congé mais elle l'étonna beaucoup.

- Vous avez du temps libre, n'est-ce pas ? Alors, venez chez moi. Je vais vous montrer des photos, des textes...

Il parut stupéfait puis se souvint des consignes d'Irina : « ne lui demandez pas de se justifier et ne posez jamais deux fois la même question ! Ne l'interrompez pas. Placez vos demandes à bon escient et regardez-là. Elle vous regardera aussi même si vous en doutez et en aura appris sur vous. Quant au film, il existe. Ne le laissez pas en arrière sous couvert qu'elle vous intimide. »

- Bien. En ce cas, je vous conduis.

Elle avait un étrange regard fixe et regardait par terre puis elle le fixa et dit « oui ». L'instant d'après, elle s'était levé et il était touché. Elle n'était pas si grande. Elle portait une grande blouse sombre, une jupe longue. Il n'était pas difficile de voir qu'elle avait un buste très fort, qui avait dû étouffer sa féminité. Ce buste, ce grand visage, ce cou fort, ces grands yeux. Nijinsky. Erik sentait que jamais plus il ne vivrait cela. Cette rencontre avec cette femme secrète et, impressionnante qu'il reconduisait chez elle ! En chemin, il lui demanda si elle voulait déjeuner quelque part mais elle refusa. Il s'arrêta chez deux fleuristes qui avaient ouvert leurs portes et revint avec des brassées de lys et un bouquet d'iris. Elle trouva cela très amusant.

- Que ferez-vous des fleurs qui sont à l'arrière de cette voiture ? Je ne sais si j’aurais assez de vases !

- Je les garderai, même fanées.

- C'est une belle réponse !

Elle avait longtemps habité Los Angeles mais résidait maintenant à San Rafael. Elle vivait dans une maison de petites dimensions qui était claire et bien aérée. Elle était seule mais prise en charge. Manifestement, on lui faisait les courses, le ménage. Rien n'était négligé ou à l'abandon. Dans le salon, où elle le reçut, elle le laissa seul pour mettre dans des vases toutes les fleurs qu'il lui avait offertes et cela prit un peu de temps.

- Prenez place, voyons !

FANTASQUE KYRA

C'était un décor un peu standardisé, avec un grand canapé, des fauteuils confortables, une table pour recevoir la famille et une grande bibliothèque, d'autres petites tables. Il ne voyait là qu'un intérieur américain, somme toute banal mais un regard plus attentif montrait qu'elle était européenne et raffinée. Les rideaux, la teinte des murs, les grandes lampes qu'elle avait choisis et l'absence d'excès, de surcharge. Elle avait sur une sorte de dressoir, accumulé les photos de famille et celles qui ne pouvaient tenir sur le meuble, étaient encadrées. Il vit son père et sa mère très jeunes d'abord puis déjà d'un certain âge. Ils étaient tantôt ensemble, tantôt séparés. La première photo était celle du mariage. Romola, vêtue d'un tailleur blanc, portait dans ses mains un long bouquet. Elle regardait le photographe mais son visage n'était pas très visible. Elle baissait un peu la tête et portait un petit chapeau blanc. Nijinsky était en costume et avait l'air charmant en jeune mari souriant. Il vit aussi des photos de ses parents à elle celles de deux petites filles. Elle était la plus grande et l'autre devait être Tamara, sa sœur mais aussi sa tante, Bronislava. Et bien sûr, des photos d'elle avec Romola et Vaslav, le père et la mère. Mais plus Tamara. Pour l'instant, cela restait très familial, ancré dans l'enfance. Sur un autre pan de mur, cependant, au milieu de ses dessins à elle, d'autres photos apparaissaient, toutes également encadrées. On la voyait adolescente mais bien plus sage que sur l'album d'Irina et surtout amoureuse. Elle posait près d'un homme jeune, longiligne, à l'élégant visage rusé. Le même jeune homme posait près d'un petit garçon qui devait être leur fils : Vaslav Nijinsky- Markevitch. C'était un garçonnet au visage très rond. Il souriait gentiment. Ce ne fut pas tant l'enfant qui l'intrigua sur ces photos somme toute assez convenues mais le « mari ». Dans l'album envoyé par Irina, il figurait à côté de Diaghilev. En regardant avec attention le visage d'Igor Markevitch, il fut renvoyé à celui de l'imprésario. Les goûts de Diaghilev en matière de jeunes hommes étaient connus. Il avait lu récemment qu'il les aimait très jeunes et très entraînés physiquement. Il était amoureux des corps des danseurs. Il les formait exigeant d'eux un grand sens des Arts et bien sûr, du talent sinon du génie. Il les voulait sensibles. Alors, quel était le lien entre ce jeune homme au long visage à peine sorti de l'adolescence et cet homme mûr aux traits plus fermes et à l'expression plus responsable ? Markevitch avait l'air content de poser auprès de ce petit garçon joufflu comme s'il endossait un nouveau rôle. Un nouveau rôle ? Alors, quel était l'ancien ? Il avait eu une liaison avec Diaghilev. Oui, c'était cela. Markevitch était Ukrainien, ce qui induisait qu'il savait le russe. Sa famille était aristocratique. Il avait appris tout jeune le piano dont il était virtuose, la direction d'orchestre et plus tard, la composition. Il avait rencontré Diaghilev en 1928 mais « l'homme terrible » était mort un an après. Et Kyra se trouvait dans leur sillage et il le comprenait, elle en était tombée amoureuse et l'avait épousé. Ils étaient allés de Paris à la Suisse, de la Suisse à l'Italie...Elle s'était mariée avec lui, le jeune compositeur dont il avait lu qu'il était, tout jeune, vaniteux, complexé mais très orgueilleux car Diaghilev lui avait fait commande d'une musique de ballet. Il était plein d'espoir et les années à venir avaient montré qu'il avait de la force et du talent. En Italie, il avait été un grand chef d'orchestre. Comme il avait dû être charmé : la fille de Vaslav, rien moins qu'elle ! Il savait bien et tout le monde le savait qu'aucun des autres danseurs vedettes des Ballets russes n'avaient suscité la même adoration ! Si cela le rapprochait du mythe, comment refuser ! Elle devait être extravagante, brillante, excessive et si semblable en visage au danseur mort à la danse ! C'était un mariage qui avait dû être compliqué et qui avait pris fin. Était-ce elle qui s'était séparée de cet époux difficile ? Il l'ignorait mais il savait que c'est lui qui avait élevé leur fils. Cela aussi, il l'avait lu. Pourquoi, il voulait l'ignorer. Dans les années cinquante, elle était à Rome, sans son enfant. Ensuite, elle était allée en Californie. C'était violent, difficile, paradoxal. Quelle vie ! Quelle vie ! Peut-être n'en souffrait-elle plus longtemps, après tout ! Elle avait trouvé le dessin, elle aimait la solitude et ce fils dont il ne savait rien lui avait donné quatre petits-enfants. Sur les photos où elle les tenait dans ses bras ou les portait sur ses genoux, elle semblait très heureuse. Il n'y avait rien à dire.