NIJINSKY KYRA

Chapitre 2. Rencontrer Kyra.

En Californie, dans les années quatre vingts, Erik Anderson, danseur, rencontre la fille aînée de Nijinsky pour les besoins d'un film où il est partie prenante. 

Le 6 juillet 1987, il s'en souviendrait toujours, il avait rendez-vous avec Kyra Nijinsky dans le « petit salon » d'un hôtel de moyenne gamme. Une semaine durant, il avait affronté Baldwin, Mills, Wegwood, les danseuses, le scénariste-adjoint, certains conseillers techniques et le compositeur de la musique du film mais il n'avait pas lâché. C'était à lui d'aller la chercher. De guerre lasse, on lui céda. Il devait aller à San Rafael au nord de los Angeles et la retrouver en milieu de matinée. Il hésita pour savoir s'il devait rouler de nuit ou dormir à l'hôtel puis retint un départ nocturne. Il remplit l'arrière de sa voiture de gerbes de lys et de roses blancs. Son émotion était extrême. Le film qui dans les faits existait déjà malgré le peu de scènes tournées, commençait pour lui ce jour-là et il lui sembla qu'il comprenait enfin ce qu'il devait y faire. Il roula calmement. La circulation de nuit aux États- Unis l'amusait toujours, tout y étant si réglé. Il fallut sortir de Los-Angeles, traverser un nombre invraisemblable de quartiers plus ou moins éclairés, s'arrêter à des intersections comme il n'en existait qu'aux U.S.A, rouler encore, quitter ces quartiers interchangeables, qu'ils fussent cossus ou pauvres pour le littoral et prendre une route côtière. Il n'avait pas vu grand-chose de la Californie, tout au plus quelques villes côtières et une partie de Los-Angeles. Le trajet qu’il devait faire lui faisait contourner San-Francisco. Erik, en roulant ainsi se dit qu'il rejoignait des milliers de voyageurs européens antérieurs à lui et qu'ils étaient aussi stupéfaits qu'eux  car pour un habitant de l'ancien-monde, ces vastes routes, cette façon de circuler et de signaliser ne pouvait appartenir qu'à l'Amérique. Il se semblait semblable à tous les autres : c'était fascinant ! Ces entrelacements, ces espaces qui ne finissaient jamais, cette idée lancinante que douze heures après, on n'était encore nulle part ! Et cette incroyable variété de paysages et de personnes ! Il était content, il roulait. La nuit était sereine et de l'arrière de la voiture, lui arrivait l'odeur des roses. Quand, sur l'autoroute, il dut bifurquer pour prendre la direction de la petite ville, il se sentit heureux. La nuit était vraiment belle et son attente si intense ! Elle lui avait dit Woodland Avenue, Nigthingale Inn. Était- ce possible, un nom aussi poétique ? L'aube arrivait. Tout l'amusait. Il attendit et marcha longtemps aussi dans un centre-ville désert où l'hispanisme avait encore ses droits. Elle avait dit « près d'Albert Park ». Il y était. Enfin, après trois cafés dans trois endroits différents, il fut prêt. Les roses avaient souffert du voyage. Il serra les lèvres : offrir un bouquet fané  à la fille de Nijinsky ? Il était vraiment bête. C'était un hôtel quelconque mais très américain : de grandes pièces, de la moquette, des couleurs inattendues et un personnel très aimable. Il la demanda. La réceptionniste parut gênée : personne du nom de « madame ou mademoiselle Nijinsky » n'avait laissé de message pour lui. Il se reprit :

- Et madame Markevitch ?

- Oh, elle vous attend là-bas au fond, vous voyez ? Le salon vert !

Il sourit à la jolie réceptionniste et traversa la salle. Elle l'attendait. Et là, il se sentit honteux, mal à l'aise. Ce bouquet défraîchi pour une dame comme elle ! Elle n'était pas très grande et l'âge ou les excès lui avaient prendre beaucoup de poids ; son visage, bien sûr, accusait les années. Elle devait avoir plus de soixante-dix ans. Mais cette ossature de visage, ces pommettes hautes, ce regard aigu ! Elle avait de grands yeux verts ! Et ce maintien un peu étrange : le cou fort, la tête haute et le torse solide. Elle avait des mouvements de tête sidérants, une façon de bouger les mains. Elle était...elle était comme son père. La saluant et la regardant, il était stupéfait. Qu'avait-il faut jusque-là ? Il n'avait rien compris au rôle, au film. Il suffisait de la voir pour comprendre. C'était la fille de Nijinsky ! Comme ça avait dû être dur pour elle ! La Hongrie dans la famille de Romola, sa mère ; la Suisse où son père était si malade et errait dans les montagnes. Elle avait voulu danser car il lui avait appris ce devoir d'être un danseur ! Et sa carrière à elle avait si pauvre ! Quel prétentieux il avait été ! Et quels prétentieux ils étaient tous ! Une femme comme elle...Il lui offrit les roses et s’excusa qu’elles fussent si peu « vivantes ». Il lui demanda à quelle heure ouvraient les fleuristes à San Rafael. Ils pouvaient aller en chercher d'autres puisqu'à l'arrière de sa voiture, tant d'autres étaient fanées.

Elle lui adressa un sourire amusé mais distant.

- C'est très gentil mais attendez un peu ! Je prendrai toutes vos fleurs dans l'état où elles sont. Dites-moi, vous êtes danseur classique ?

- Oui, madame.

- A New-York ?

- Depuis trois ans, oui.

- Et avant ?

- Je suis Danois. J'étais dans mon pays et à Londres, un peu.

- Ah oui, le Danemark. J’ai su cela. Irina avait l'intention d'y aller. Un mariage. Elle s'est mariée deux fois. Oui, Copenhague, elle y habitait...En fait, Elle y habite toujours. Elle m'a appelée plusieurs fois ces derniers temps. Nous sommes toujours restées liées mais cela faisait si longtemps au téléphone...La vie passe. Elle vous a enseigné la danse ?

- Elle m'a donné des cours pendant deux ans. C'est grâce à elle que j'ai intégré le Ballet Royal danois.

- Elle vous a entraîné, formé...

- Oui, madame.

- J'ai connu Irina, à Londres, au Ballet Rambert. C'est une très bonne danseuse classique. Elle avait les rôles titres. Du reste, elle a eu une belle carrière. Elle était très blonde. C'était une belle jeune femme très déterminée. J'ai toujours pensé qu'elle ferait un bon professeur de danse. Elle a dû l'être avec vous, le contraire me surprendrait...

- Elle ne prenait plus qu'un élève de temps en temps quand je l'ai connue. Elle était très dure mais juste. Elle m'a énormément appris sur le plan technique mais aussi pour tout ce qui est de la grâce, de l'expressivité. Mais enfin, elle pouvait être terrible ! Et le russe qui me donnait également des cours l'était aussi !

- Irina ? Terrible ? Je pense bien.

Elle eut un étrange sourire.

- Terrible...

Il préféra ne pas aller plus avant et lui dit...