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Chapitre 1. 


En juin 1987, Il prit l'avion avec Christopher Wegwood et tous deux bavardèrent. Ils n'avaient eu l'un avec l'autre que des rapports professionnels mais, sachant qu'ils allaient commencer un tournage, ils sentirent l'enjeu d'une bonne entente. Wegwood semblait l'opposé d'Erik. Il avait épousé une ballerine dont il avait deux enfants, il croyait au couple, était un père attentif et accordait beaucoup d'importance aux valeurs de la vie conjugale. Il avait été danseur mais une vilaine blessure l'avait précocement orienté vers la chorégraphie ; il avait travaillé à Birmingham, à Manchester et à Londres. Les États- Unis étaient un coup de chance. Les ballets de New York l'avait invité comme chorégraphe. Travailler là où Balanchine avait tant œuvré, lui était précieux. Mais c'était un individualiste et un ambitieux. Il se voyait bien créer sa propre compagnie, entraîner ses danseurs et leur faire interpréter ses propres chorégraphies. Il se sentait prêt aussi à mettre en scène une comédie musicale où un spectacle de danse orienté vers le tango. Et, comme il n'était ni un rêveur et encore moins un idéaliste, il se disait que si tout cela ne fonctionnait pas, il avait assez de talent d'abattage pour se faire inviter comme chorégraphe par de grandes compagnies de danse ! Au mieux, il avait devant lui de belles années de création et au pire, il devait rester pragmatique. Il ouvrirait une école de danse à Londres et se ferait connaître. Beaucoup de jeunes danseurs sont déterminés à mettre toutes les chances de leurs côté pour réussir : un professeur doué et charismatique, des exigences élevées et beaucoup de professionnalisme pouvaient emporter la donne. Pour l'heure, il avait attiré l'attention sur son travail. Il existait beaucoup de versions du Sacre du printemps, chaque chorégraphe cherchant à donner à l’œuvre une touche personnelle. De New York, il gardait le souvenir d'une épreuve réussie. Il avait fédéré une troupe de haut niveau, dirigé l'ensemble des danseurs avec sagacité et fermeté et s'était « attaqué» aux « stars » dont Erik. Il faut se méfier de gens comme lui, apparemment si souriant et courtois. Avoir obtenu de ce jeune homme distant une telle confiance l'avait récompensé de ses audaces. Désormais, ils s’estimaient. Il avait jugé capital de mettre en valeur son charme quasi-magique et sa jeunesse mais il n’avait pas négligé sa mélancolie. En cela, il avait vu juste. Tout n’était pas parfait dans ses chorégraphies et il s’était trouvé maladroit pour Jeux mais de bout en bout, Erik avait attiré l’attention des spectateurs, son énergie ne cédant jamais totalement à la tristesse.

Dans l’avion, ils parlèrent du film et Wegwood qui avait déjà rencontré le producteur et le metteur en scène, ainsi que les deux scénaristes, lui dit que le film reposait sur le choix du danseur. Il ne s'agissait de transposer de la danse au cinéma et que se dire que bon an mal an, on finirait par sortir le film. Il fallait montrer la trajectoire d'un danseur d'aujourd'hui, sa vie intérieure et ses aspirations et montrer comment celle-ci pouvait se retrouver liée au danseur phare du début du vingtième siècle. Bientôt, il en saurait plus ...

Quand ils atterrirent, ils étaient l'un et l'autre contents. De Los Angeles, en effet, ils ne virent rien car ils devaient après le vol, se rendre à New Port Beach et rejoindre le cinéaste et son équipe. Il fallut donc prendre une voiture de location et se diriger vers la côte Pacifique. La maison où débuterait le film se trouvait à Corona del Mar et quand ils y parvinrent en fin de journée, ils furent contents. C'était une très grande maison construite sur une hauteur. Elle dominait une belle plage et semblait avoir été conçue, avec ces grandes baies vitrées, ses escaliers imposants et ces grandes pièces pour les amours tumultueuses d'une actrice des années cinquante et d'un quelconque producteur. Ce serait le lieu de la mise au travail car le réalisateur comptait d'abord faire répéter tout le monde et mettre tout au point avant de tourner. En contrebas de la grande villa, il y avait un studio de danse. Christopher et Erik se sentirent dépaysés et amusés. Caroline Flint et Adelia Estevez, les deux ballerines prévues étaient là en compagnie du producteur, Alan Baldwin et de Christopher Mills. Si Baldwin avait l'air élégant et emprunté, Mills, lui parut comme à New York : gauche et terne. Il ressemblait à un étudiant boutonneux qui ne sait pas s'habiller et rate ses examens. Il n'était pas très grand, était loin d'être mince et portait des pulls bleu-marine informes ainsi que des chemises qui dépassaient de son pantalon. Avec cela, il avait des jeans fatigués et de gros mocassins. Il portait des lunettes dont il ne semblait jamais nettoyer les verres et quand il le revit, Erik pensa à Charlie Brown ! Baldwin les salua et tout le monde se rassembla. Le projet était nettement défini. Une partie du travail devait se faire ici, dans cette maison, dans le studio de danse, en extérieur. Tout le monde devait répéter qui la danse, qui son texte. Le personnage qui servait de lien à tous les autres était Erik. Il était donc capital que celui-ci ait non seulement compris à quel point tout reposait sur lui et à quel point il lui serait demandé de travailler dur. Wegwood interviendrait pour les chorégraphies et tout le travail en amont : l'entraînement des danseurs, la cohésion de l'équipe.

Un coach allait arriver qui ferait faire un vrai travail à Erik non seulement pour qu'il sache parler clairement et dans l'esprit du film de son métier de danseur mais aussi pour qu'il réussisse à faire passer son amour pour cet Art. Le plus difficile serait de lui faire dire des extraits entiers du Journal de Nijinsky car il fallait qu'il fît un travail de comédien. Mills devait assurer la mise en scène. Il devait entremêler les scènes où Erik parle du New York City ballet, celles où il fait des étirements, travaille à la barre, longtemps et seul et celles où son chorégraphe le fait travailler. Il devait saisir les interactions entre le chorégraphe, Erik et la quinzaine d'autres danseurs qui interviendraient à divers moments. Enfin, c'est lui qui devait mettre en scène le questionnement d'un danseur contemporain, jeune et très lancé, sur le danseur russe qui avait, par son génie, modifié la représentation de la danse au début du vingtième siècle. Il revenait à Erik de faire sentir ce lien de plus en plus violent entre Nijinsky et lui. Il lui revenait aussi de savoir se situer face à Kyra Nijinsky qui devait intervenir à différents moments du film. Il devait figurer le spectre que son père avant dansé, le Faune que le danseur russe avait créé et dansé et le jeune joueur de tennis de Jeux, une autre chorégraphie de son père. Bien sûr, quelques spécialistes parleraient de Nijinsky. Tout ceci cependant, faisait Baldwin voulait que Kyra parût dans le film au moment où le tournage était transféré à Los Angeles. Wegwood et Erik avaient rendez-vous avec elle quelques jours après mais il était évident que la producteur était inquiet. La fille du danseur était une personne heurtée, au caractère difficile mais elle pouvait parler de son père, de ses chorégraphies, de ses dessins. Elle-même avait dansé et peint. Aux propositions de Baldwin et de Mills elle avait d'abord opposé un refus ferme pour ensuite accepter. Elle avait refait le même va et vient et pour le moment, elle était d'accord. Les répétitions de la Rose, du Faune et de Jeux se feraient à Corona del Mar mais les ballets en costume et avec décor seraient filmés à Los Angeles. Elle pourrait commenter le travail de Wegwood et devenir l'interlocutrice d'Erik pour ses rôles et il allait de soi qu'elle pourrait être un atout extraordinaire pour qui savait la prendre...Bien sûr, Nijinsky avait eu une autre fille, Tamara, mais celle-ci n'avait quasiment pas connu son père lors de sa carrière de danseur. Il était déjà malade. La contacter pouvait représenter une alternative malgré tout et cela avait été fait mais son témoignage était clair : son père malade restait muet devant elle. Il avait des accès de gourmandise. Il aimait dessiner. Elle disait que quand il ne dansait pas, au moment de ses années glorieuses, il était quelqu'un de plutôt végétatif. Elle disait qu'aujourd'hui l'évolution de la psychiatrie et de la médecine lui permettrait de chorégraphier sinon de danser. C'était une femme sympathique mais Baldwin ne pensait pas que le film puisse beaucoup avancer avec d'aussi maigres confidences. Donc, pour que le film vive et soit conforme à son scénario de départ, il fallait la fille qui avait connu son père encore créatif, non, l'autre.