NYB

Avoir rompu avec un amant captateur n'apaise pas Erik Anderson, le danseur du livre. 

Pendant les répétitions, il se concentrait. Pendant les représentations, il était ce qu'on voulait de lui : parfait. C'était les dernières du Sacre et il fut soulagé que les représentations s'arrêtent, non parce que le succès n'était pas au rendez-vous mais parce qu' hors de lui-même, il craignait de décevoir. Le soir de la dernière, il se dit fatigué et rentra chez lui. Il ne dormit pas cinq minutes. Le lendemain, il était en pause. Il allait commencer les répétitions du Spectre de la Rose et il continua de tenir son rôle : celui d'un des meilleurs danseurs de la troupe mais il s'effritait, tombait. Il le sentait. Lui, le sentait. Les autres voyaient le travail acharné, la technique impressionnante et la grâce et bien sûr, la réputation. Mais il savait qu'on ne tarderait pas à parler...Nuit, jour. Jour, nuit. Tu ne vas pas bien, pas bien. Chez toi, tu es seul. Tu es tout de même bon un danseur ! Difficile de trouver à redire contre toi mais déjà, tu n'es plus si... Quand on est membre d'un des corps de ballet les plus prestigieux du monde, on n'a droit à rien. Alors, les signes arrivent...

- Aujourd'hui, pas bon.

Isabel ronronnait.

- Mais écoute-moi ! J'étais mauvais !

Elle posait sur lui ses yeux tendres, miaulait :

- Ah ? Tu es hypocrite, tu ronronnes !

- Ne me console pas pour rien !

-Isabel...Mon petit livre d'anglais.

Il restait silencieux. Rien. Rien. Puis, ne dormant plus, il fut tenté. Julian devait avoir raison. Animal. Aimer la boue, chercher la nuit ? Le rappeler son ancien amant pour lui dire où il en était ? Non, il ne pouvait le faire. Trouver des doubles de Tom et  Clive ? Il l’avait fait des semaines durant. Ce ne serait pas difficile de recommencer même si c’était vain. Je m'appelle, je ne m'appelle pas. Je sais, je ne sais pas. Je suis beau, jeune, viens. Aucune importance. De l'importance d'être transparent. Toi, lui, viens. Ou encore lui et lui. Pas sommeil. Pas froid. Endurant, tant mieux. Précaution ? Quelle précaution ? Brun, oui, blond, oui, petit, oui, grand, oui. Quel Erik ? Ah, Danois ? C'est où exactement ? Pas en Amérique ? Rien, transparent. Aucune importance. Non, derrière n’importe quel visage, il sentirait la présence de Julian.

- Tu as une âme de poète et eux-non ! Isabel, je ne dors plus ; la couleur blanche de la nuit ! Je ne connaissais pas. Au Danemark, je dormais, je voulais toujours dormir. Tu sais, un jeune danseur qui veut réussir un concours, il dort ! En Angleterre, je m'endormais si facilement et ici aussi ! Je deviens comme toi, la nuit je regarde mais je n'y vois rien. Isabel ?

La nuit, la chatte dormait peu ; blottie contre lui, elle le regardait, ronronnait souvent, lui léchait le visage et les mains.

Un jour, lors d'un entraînement, Il s'arrêta au milieu d'un exercice. Il allait tomber. Il fit signe qu'il quittait la salle. Les répétitions du « Spectre » allaient commencer. Wegwood le dirigerait comme dans le Sacre. Il était sûr du chorégraphe et de son talent et, quand il avait su qu'il danserait l'un des rôles phare de Nijinsky sous sa houlette, il avait été heureux. Il y avait des semaines de cela. C'était avant le Bronx...Il rentra chez lui et prit des médicaments pour dormir. Il n'avait plus le choix. En fin de journée, il partit se promener dans Central Park et se sentit étrangement heureux. Il dîna seul dans une brasserie chic et se prépara à rentrer seul à pied. Il n'était pas très tard, à peu près vingt et une heures. Un 'homme d'une cinquantaine d'années dînait dans le même lieu et Erik dut se retenir pour ne pas rire. Cet homme, c'était Julian dans vingt ans, portant encore beau malgré un corps alourdi et un visage ridé, les cheveux soigneusement ondulés par un coiffeur chic et les mains manucurées ne suffisant pas à cacher le désastre. S’il attirait son attention, il était sûr qu’il lui ferait des grâces. Il dut se retenir pour ne pas le faire et se sentit plus malheureux encore.

Jennifer, qui avait souvent été sa partenaire sur scène, se rendit compte du désastre imminent et vint le voir.

- Il faut que tu arrêtes.

- Que j’arrête quoi ?

- De ne pas dormir, de t’en vouloir.

- De quoi tu parles ?

- De Julian Barney, de qui d’autre ! Écoute, on est plusieurs à s’inquiéter. Arrête quand il est temps.

- Qu’est-ce que Julian a à voir là-dedans ?

Jennifer hocha la tête. Elle était consternée.

- Sais-tu qui sont les Barney ? A priori, non mais moi, je le sais. J'aurais dû t'en parler bien avant. Ils sont malades. J'ai vécu à Boston et quand je n'avais pas d'argent, j'ai eu des petits boulots ; tu sais, j'ai fait la bonniche pour une Miss Barney qui doit être une de ses tantes ! Rien que d'y penser ! Beacon Hill. Ils ont des maisons superbes, très Nouvelle-Angleterre. Ils sont riches, brillants. Au début, je pensais que les parents de Julian n'étaient pas les pires car eux, ils ont des galeries d'art, des boutiques d'art ! Seigneur ! Tu n'as pas idée. Bien-pensants et mesquins, racistes, orduriers ! Il n'a pas dû s'amuser ton « Julian » entre son père snob, adultère et humiliant et cette cinglée qui ne manque pas une occasion de vanter les Préraphaélites et décore tout en rose bonbon ! Son choix c'était l'Art bien sûr d'où sa brillante présence au Met. Et pour les options obligatoires, il avait le nombrilisme, pardon, le narcissisme et la pédérastie. En option facultative, il a suivi la famille, il a pris la cruauté ; déjà, ça donne la tendance.

- Je ne le vois plus.

A nouveau, elle fit un signe de tête négatif :

 

NYB 2

-Il te dévore ! Julian Barney ! Il t'a humilié, Je ne suis pas la seule à l’avoir compris. Ça n'a rien à voir avec toi, Erik, rien. Ce ne sont pas tes préférences affectives ou sexuelles qui sont en cause. Tu fais tes choix et ils te regardent. Mais quelqu'un comme lui ! Il est tellement pervers ! Tu arrives dans sa vie, tu n'es pas américain, tu es si blond, si exotique ! Tu le trouves gentil mais qu'est-ce que tu veux qu'il fasse ? Jamais il ne sera comme toi, jamais ! Tu es un danseur et un grand danseur ! Enfin, il n'est pas idiot, ce que tu es capable de faire, ta technique, ce don que tu as, ces émotions qui te traversent, ça le dépasse, tout intellectuel et snob qu'il soit ! Erik, regarde ce que les critiques disent, ce que Martins dit, ce que nous te disons ! Quand tu es programmé, la salle est comble. On se lève pour t’applaudir : tu es absolument magnifique. Je t'assure. On en tombe à la renverse ! Et lui, qui ne sait que flatter les divas, il se raccroche au fait que tu es venu vers lui, que tu as été tendre. Il est radieux. Mais si tu lui tournes le dos, il sait qu'il est un Barney : il t'atteint, dans le dos si possible et il te met à terre. Et le pire est qu'il est capable de verser une larme tout en se persuadant dès le lendemain que si quelqu'un est en cause, c'est toi !

Erik savait qu'elle avait raison.

- Il y a des choses sur ma sexualité, sur lui, sur moi ; enfin, tu ne sais pas. J'ai un lien spécial avec lui...

Elle cria presque.

- Ne le laisse pas t'atteindre ! Un lien spécial ! Écoute Erik, tu me peux me prendre pour une jeune femme jalouse et franchement quand on est sur scène avec toi, que l'on donne le meilleur et qu'on te regarde, il y a de quoi te jalouser. Je n'ai ni ta beauté, ni ton charisme. Je n'ai pas de dons particuliers dans la vie et je ne passe ni à la radio, ni à la télé ; ma carrière de danseuse ne sera pas si longue. Tu peux retenir tout cela contre moi et je le comprendrais mais je serais contente si j'ai atteint un objectif : te convaincre que ce type est foncièrement détraqué. Remplis ton contrat ici et fais-toi inviter ailleurs ; avec ta carte de visite, de toute façon, ce ne sera pas compliqué. Barney, il sait faire Boston- New-York et vice-versa ; les capitales européennes, il n'y tient pas longtemps. Prends du champ !

-Jennifer, tu es avisée, je pense ; cette ville m'étouffe maintenant.

Il n'en dit pas plus et elle l'enlaça  doucement, il l'embrassa sur le front. Plus tard, il pensa que si, sur de nombreux points, elle avait vu juste, sur d'autres, elle avait frappé dans le vide. Il est des mises en garde inutiles. Il cessa de la voir.