10 novembre 1

Erik a violemment heurté Julian, son compagnon, et refusé son amour. Celui-ci s'est vengé. Viennent l'heure des explications mais aussi celles des découvertes

C’était une longue confession mais Julian ne faisait rien pour l’interrompre, rendant plus vive la souffrance d’Erik.

-Il a voulu aller voir sa sœur dans le sud du Danemark et il a dit qu’il irait en voiture. C’était une période insupportable où il refusait toute idée de rupture. Il m’a dit, avant de faire ce court voyage : « imagine que je trouve la mort, il y a tant d’accidents de voitures ! Ce serait un soulagement, hein, Erik ! Tu te sentirais libre et cette putain serait contente ». Je n’ai rien répondu mais j’ai pensé que oui, ce serait bien. Et il ajouté : «De toute façon, tu ne t’intéresses plus qu’à elle alors, ça ne te viendra même pas à l’idée que tu as une part de responsabilité dans ma mort ! ». J’ai dit qu’il reviendrait en pleine forme, qu’il se faisait des idées. Et c’était vrai. Seulement après, il s'est pendu. Il y a eu des articles dans les journaux. J'ai été atterré...En un sens, il avait raison, ça m’a libéré pour Sonia, même si elle m’a laissé tomber. J’aurais dû étre content, rire. Débarrassé de lui ! Mais je ne l'ai pas été, non...

Il soupira. Il était vraiment dans l’offense. Celle qui l’avait frappé et celle qu’il avait infligée.

- Elle était l’inverse. Elle était dure. J’ai pensé que c’était mieux mais non, ça ne l’était pas. Après eux, je n’ai plus pensé à rien peut-être parce que justement, ce n’était rien du tout. Quel sens ça pouvait avoir ? Il criait, il pleurait, il suppliait au téléphone. Elle donnait beaucoup d’ordre. En même temps, il a été magnifique au début. Elle-aussi, d’ailleurs…

Il ne parla plus et alla s’asseoir au bord du lit. Julian, qui l’avait laissé parler, redevint directif :

- Regarde-moi.

Erik lui obéit. Julian le scruta avec une froideur si intense qu'il se sentit mis à nu comme jamais. Lui qui s'était si attaché à ne présenter au décorateur que des images de lui choisies à Londres, comprenait qu'il avait dérapé à New York et qu'il se trouvait maintenant dans une totale exposition face à un homme dont il connaissait le pouvoir.

- Tu as peur, hein ?

Erik se mit à pleurer silencieusement et le visage de Julian sembla se détendre. La violence qui l'avait animé disparut mais il resta dubitatif.

-Le petit soldat pleure ? Il commet une faute, là. Il ne faut jamais dire qu’on a su humilier et c’est ce que tu as fait avec lui et avec elle…

Erik hocha la tête en signe de dénégation et ne pleura plus. Son visage prit une teinte cireuse et il eut un gémissement déchirant. Son ami, bien qu'il ait adopté un masque froid, fut lui-même bouleversé car la cruauté appliquée à un être aimé n'engendre que la désolation. Il pleurait d'avoir frappé Erik et d'avoir pris de plaisir à le faire mais savait qu'il n'y avait aucun retour.

 -Ainsi, il est mort...

Erik hocha lentement la tête.

-Et on en arrive à moi…

Le jeune homme  en un instant, comprit.

-Tu m'as haï pour ce que j'ai fait et maintenant je peux faire de même pour toi. Est-ce pour cela que nous sommes là?

-Peut-être que tu ne le « dois » pas mais tu peux, oui, tu peux me haïr pour ce qui vient de se passer. C'est le mieux que tu puisses faire. Les sentiments les plus simples dédouanent vite...

La frayeur habitait encore Erik. L'intelligence pénétrante de Julian le transperçait :

-Et en ce moment, tu te hais toi-même. Cette vengeance, tu aurais pu l’éviter, tu le sais.

-Tu m'aurais humilié de toute façon !

-Non, mais il fallait rester idéal. Il n'a jamais été question d'humilier un beau jeune homme et un très bon danseur et encore moins ce jeune charmeur avec qui j'ai tant aimé parler à Londres. Mais quelqu'un qui s'est montré arrogant, m'a violemment rejeté et a ridiculisé mes sentiments avec désinvolture et cruauté, oui !

-Chez toi, dans ce bel univers, j'étais en colère ... 

duchamp 2

-En colère ? Bien sûr. Tu as touché à mon image publique. Quelle absence de respect ! Nous nous connaissions. Quelle violence !

-Ce qui a eu lieu ici n'a rien mais rien à voir avec l'amour !

- C’est un fait. Demande pardon.

- Pardon !

- Pas ainsi !

-Tu t’acharnes ! Ce n'est pas, ce n'est pas normal ! Que peut-il en sortir d'autre de cette confrontation que de la haine ? Dis-moi !

- Demande pardon. Si tu ne le fais cette nuit, il faudra de toute façon que tu le fasses…

Erik baissa la tête et gémit. Il était déchiré.

-Je ne comprends pas. Je ne sais pas. Je t’en prie…

Toute dureté disparut du visage de Julian. Si le danseur, son danseur, était un homme à la fois très seul et redoutablement fort, il l’était lui-aussi.

- Tu me pries… C’est bien.

Posant sur le jeune homme défait un étrange regard non dénué de compassion, il dit :

- Tu es tourmenté, mon Erik…

- Oui.  

- Tu crois à la normalité, aux bonnes actions, aux bonnes amours…

- Non…Oui…Je ne sais pas. Il est mort et elle est partie ! Est-ce risible ?

- Non, mais tu es là ! Et de lui, je ne sais rien ! Tu es très jeune et je n’ai de cette histoire que ce que tu m’en dis ; il en est de même pour elle. Tu es dans la confusion.

- Pas sur scène. Je vis !

- Oui mais tu es aussi sur terre et tu m’as fait mal. Je suis Julian Barney, on ne me traite pas ainsi. Allons, reviens à toi !

- On ne s’aime pas.

- Il ne faut pas confondre la normalité qu'on tente d'ériger en modèle et ce que nous sommes, ou, en tout cas, ce que je suis. Tu crois que ce qui vient de se passer n’a rien à voir avec l'amour ? Pour beaucoup de monde, non mais pour moi, si.

- Moi, je ne sais pas.

- Peut-être mais il va bien falloir que les réponses t’apparaissent car là, il y a beaucoup de questions...

Puis, il ajouta :

- C’est la seconde fois que tu viens dans ce lieu étrange et la nuit est avancée. Tu dois rentrer. Prends un taxi.

- Oui.

- Ta carrière est très belle. Et tout en toi est beau. Si beau. Ne l'oublie pas. Je t'admire. Au revoir bel Erik.

- Au revoir Julian.  

DUCHAMP 3

Erik mit longtemps à rentrer. La circulation était dense. Il ne dansait pas ce soir-là. Quelques semaines plus tard, il était dans une belle librairie new-yorkaise et il lut dans un roman dont il fit l'achat une phrase qui le troubla profondément :

« La honte n'a pas pour fondement une faute que nous aurions commise mais l'humiliation que nous éprouvons à être ce que nous sommes sans l'avoir choisi, et la sensation insupportable que cette humiliation est visible de partout. » 

C'était une journée d'octobre assez belle, avec un arrière-goût d'été indien. Renversant la tête en arrière pour que le soleil caressa son visage, il pensa à Julian et à lui-même et il dit : « oui, bien sûr que oui ! ».

Dans le même temps, il lui sembla entendre le Bostonien au visage dur. Il ne prononçait qu'une seule phrase, toujours la même et il disait : « Je t'aime ». Et, chaque fois qu'il la prononçait, tout le monde se retournait. Ce devait être aussi parce que lui, Erik, disait, de gré ou de force, « Je t'aime aussi ».