METAMORPHOSE

Temps difficile pour Erik, après sa rupture avec Julian et l'étrange vengeance de celui-ci.

Il commençait à moins souffrir de cette vengeance cynique quand, sortant du théâtre un soir, quelques semaines après l’écœurant dénouement de sa rapide liaison, il se trouva face à Julian et fut comme tétanisé. Entouré de danseurs qui utilisaient comme lui la sortie des artistes, il escompta que l’un d’eux prendrait un taxi avec lui pour rentrer mais personne ne parut d’accord. Il hâta le pas vers la tête de taxi mais la voix de Julian le rattrapa.

- Il faut qu'on parle et c’est maintenant.

- Non.

- Ne te dérobe pas !

Julian faisait maintenant face au danseur. Il avait l'air très sûr de lui, voulant sans doute vérifier à quel point il avait pris sa revanche. Sa voix était pleine de force et vibrante d'orgueil.

-On va prendre celui-là.

Il arrêta un de ces taxis jaunes si courants à New York et serra le bras d’Erik qui rechignait à monter avant de s’installer avec lui à l’arrière. Durant le trajet, le danseur s’obstina à ne regarder que la route lumineuse devant lui ou la nuque du chauffeur. Il ne demanda rien. Julian, qui aurait aimé plus d’émotion, garda son aplomb et sa froideur :

- Tu as dû aimer le scénario ! La rencontre fortuite qui n’en est pas une, c’est bien trouvé, non ? Et eux, ils t’ont convenu ? Avoue que Clive et Tom, ça vaut la peine !

Comme Erik ne disait rien, il en éprouva une joie secrète car son jeune amant avait l’air abattu, et poursuivit :

- Je n’y étais pas dans le Bronx. J’ai regretté tu sais mais on ne peut pas être partout ! On y va, là. Tu n’y vois pas d’inconvénient ?

Il restait moqueur mais le danseur se taisait, offrant un profil pur et douloureux. Julian risqua encore :

- C’est bien, Erik. J’aime quand tu es docile.

Mais il n’obtint aucune réponse. Ils restèrent silencieux et le chauffeur les conduisit de rue en rue, dépassant des véhicules, lançant çà et là une invective et tentant de parler avec Julian qui se contenta de sourire et de hocher la tête. Puis ils descendirent du taxi et se trouvèrent face à l’immeuble. Erik, s’immobilisa, regardant à terre. Julian dut le prendre par le bras pour le guider vers l’ascenseur puis pour l’en faire sortir. Dans le hall, tandis qu’il prenait du temps pour chercher les clés, il le sentit vidé et dut, une fois encore le prendre par le bras et le pousser dans le petit appartement où il resta au milieu de la pièce, gardant son manteau d’hiver. Son ami s’attendait à une longue plainte mais, lui tournant le dos, le danseur le déconcerta.

- Tu les connais depuis longtemps ?

- Plus ou moins. Je connais surtout Clive.

- Tu lui as montré des photos de moi ? Tu lui as donné des renseignements ?

- Oui.

- Il est vraiment marié ? Il a vraiment une fille ?

- Oui, non. Quelle importance !

- Le studio est à toi ?

- Bien sûr que non !

- A qui est-il ?

- Là, je ne te répondrai pas.

- Tu les as vus ensuite et ils t’ont raconté.

- Oui mais sans entrer dans les détails. Au moins, tu auras compris que ta belle liberté a de sérieuses limites. Tu vois, on croit qu’on peut faire ce qu’on veut et puis non. Pas vraiment de prise de distance, mon bel Erik ! Tu es bien le seul à penser que tu as pu humilier celui qui t’aime sans souffrir à ton tour…

Erik se tut et Julian se méprit encore.

- Tu n’es pas timide et tu m’as manipulé, alors, arrête ça, ce mutisme.

Ils étaient arrivés à bon port et le décorateur dut pousser Erik hors du taxi avant de le guider dans l’immeuble où il voulait le conduire. Avec férocité, il le guida jusqu’à la porte de ce studio d’épouvante où le danseur avait signé sa reddition et sa condamnation. L’ayant fait entrer, il sourit avec cruauté à celui qui, lentement, se tournait vers lui.

- Enfin, Erik, enlève ton manteau et pose ton sac : tu es ridicule comme ça !

Erik obéît et son adversaire resta sarcastique :

- Parfait ! Il ne te manque que la parole mais je t’intimide…

- Non.

- Menteur !

- Ce n’est pas ça. Ce n’est pas ce que tu crois.

Le sourire de son ami se figea. Le danseur le regardait enfin, posant sur lui un regard chargé d’une sorte de haine qu’il crut identifier.

- Ah, tout de même…Des sentiments clairs. Tu me hais ?

- Non.

Il disait vrai, Julian le comprit. Ce regard plein de souffrance et de rancœur, Erik se lançait à lui-même. C'était stupéfiant. Déconcerté, le décorateur se rapprocha de lui.

- Qu'est-ce qui se passe ?

-Je ne sais pourquoi je suis comme ça ni combien de temps je vais l’être. Peut-être que ça va durer toute ma vie….

- Je ne comprends pas.

- Il me voulait beaucoup et tout le temps et elle-aussi. Et toi, tu t’es mis à faire pareil. Je le redoutais mais tu l’as fait. Tout est finalement si prévisible…

- Ah ?

- Ce sera sans doute toujours comme ça, alors…

Le décorateur contempla le visage décomposé du jeune homme et le trouva douloureusement beau.

- Je ne comprends rien à ce que tu me dis. Je t’ai atteint, n’est-ce pas ? Tu n’étais pas indifférent.

- Non.

- Alors, pourquoi ?

Erik soupira et alla s’appuyer contre un mur. Son regard parcourait la pièce sans doute pour y retrouver des impressions encore très prégnantes, celles de sa longue humiliation.

- Il fallait que je garde…Que je sois…Eux, ils n’ont pas…Et moi-aussi, je…J’étais jeune…Trop, trop jeune…

- Et ?

- Rien. Rien.

Le décorateur posa ses mains contre le mur, fabriquant pour son jeune interlocuteur une prison fragile.

- Je veux que tu me demandes pardon.

- Non.

Leurs visages étaient désormais proches et Julian sentait plus encore la dérive de son jeune compagnon. Quand celui-ci planta ses yeux bleus dans les siens, il retrouva son trouble ancien et le cacha. Cette qualité de bleu, si pâle et si belle, ces cils blonds…Il n’était plus si facile de haïr….Erik commença à parler d’une voix peu sûre et un peu feutrée.

- Mads.

Il n’arrivait pas à parler.

- Qui est-ce ? Allons, parle enfin !

- Il est mort à cause de moi. C’est vrai ! C’est vrai ! Je l’ai rencontré avant Sonia mais pendant un moment, je les ai vus conjointement, très peu de temps en fait. Tu te souviens de Cristiana ? Maintenant, c'est un quartier très refait, plus à la mode. Il ne l'était pas tant que cela quand je me suis mis à y aller beaucoup. Il y avait beaucoup d'hôtels et de restaurants bon marché. J'avais dix-neuf ans et pour la première fois de ma vie, je vivais seul. Ça me grisait. J'avais tout un tas d'amis et on allait toujours dans le même café. C'est là que j'ai commencé à le voir. On se croisait. J'ai appris qu’il était commandant de bord. Entre deux voyages, il venait avec des amis à lui. Ils ne buvaient pas beaucoup, semblaient bien s'entendre. Ils dînaient et riaient. J'ai commencé à sentir ses regards et ça m'a troublé. Il avait une façon de faire…Il semblait avoir oublié ma présence puis tout d'un coup il me regardait droit dans les yeux et m'envoyait des messages. Ce n’était pas vulgaire. On s'est observés pendant deux mois. Et puis une fois, il a fait très mauvais. Une journée d'hiver particulièrement neigeuse. J'avais rendez-vous au café mais mes deux copains se sont décommandés. J’ai eu comme un pressentiment : il fallait que j’y aille. Vu les intempéries, ça s'est révélé compliqué mais il était là, seul lui-aussi. J'ai été comme électrisé. Il m'a fait signe de venir m'asseoir à sa table et j'y suis allé. On a parlé un peu et il m'a dit qu'il habitait à côté. C'était une invite claire mais ça m'a plu. Il m'a embrassé dès que la porte a été refermée et m'a pris presque tout de suite. J'ai beaucoup aimé. Il a très bien fait les choses. Je l'ai revu souvent. Je me suis senti amoureux. Peut-être que je l’étais. Il était polyglotte, et grand voyageur et il avait beaucoup lu. Il était à la fois tendre et intransigeant et j'aimais cela. Dans l’amour physique, il était très directif. Et puis, il a montré un autre visage et j’ai eu envie qu’il meure.

Il se tut un moment et son regard qui avait vagabondé se posa de nouveau sur Julian, qui s’était écarté de lui. Celui-ci, encore vindicatif, sentit sa colère reculer.

- Peut-être qu’il n’aurait pas dû…Il avait divorcé, sa femme l’avait trouvé au lit avec un type, sa fille ne lui parlait plus. Il avait des problèmes d’argent. Son ex-femme le harcelait. Il m’a raconté tout cela et je ne savais pas quoi faire, quoi dire…Je le voyais toujours beaucoup. Physiquement, c’était très fort et ça me suffisait. Ses déclarations d’amour, ses vœux pour l’avenir, je ne savais ce que je devais en faire. Elles me tétanisaient. Il devenait véhément…Et puis, Sonia est arrivée dans le corps de ballet. Elle m’a très vite repéré. J’étais une proie. Elle voulait, elle voulait tellement…Mais pas comme lui, non, pas comme lui…

Il secoua la tête.

-Il m’a poursuivi à la fin, il était tout le temps après moi. Il m’attendait devant le théâtre, devant chez moi. Il commençait à comprendre pour elle, oui, c’est ça, il se rendait compte et ça lui était insupportable. Il le disait d’ailleurs que ça et le reste, c’était plus qu’il n’en pouvait supporter. Si j’avais su, si j’avais su ce qu’il ferait, je n’aurais pas…non, je n’aurai pas fait comme ça…