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Alors qu'il vit désormais seul, le danseur Erik Anderson a une aventure avec un Américain moyen; Or rien n'est du au hasard. Cette rencontre est une vengeance. 

- Ce n’est pas que l’art contemporain me passionne mais j’ai une fille de quinze ans qui me reproche mon ignorance !

- Alors c’est pour cette raison que vous voulez voir toutes ces sculptures et ces tableaux !

-J’adore ma fille. Elle me rend fou, vous savez. Elle fait de la danse classique depuis trois ans. Il paraît qu’elle est douée. Ça la rend exigeante avec moi ! Vous comprenez ça, vous ?

- Je n’ai pas d’enfant.

- Non, la danse classique ! Je me demande vraiment comment ça a pu germer dans sa tête !

Erik se mit à rire mais son interlocuteur parut désappointé :

- Vous vous amusez ! Vous savez, ça ne m’aide pas beaucoup !

- En fait, je suis danseur classique. C’est ma seule raison de vivre.

- Non, oh ça alors ! Vous dansez ici, à New York ?

- Oui.

- Je peux vous demander où ?

- Au New York city ballet.

- Ah mais ce n’est pas vrai ! Elle va être folle de joie ! Et vous, enfin, votre position …Je veux dire…

- Je suis étoile ; danseur soliste, si vous préférez.

- Incroyable ! Il faut qu’on parle !

- Oui mais je veux voir l’exposition…

- Ah mais bien sûr ! On peut discuter en même temps, non ?

Ils s’y rendirent. Erik fut peu sensible à ce qu’il vit, tout lui paraissant bien trop intellectuel. De toute évidence, Clive, ayant des comptes à rendre en rentrant chez lui, était très attentif à ce qu’il voyait mais dépassé. Il ne quittait pas des yeux Erik, avec lequel il plaisantait sur ses difficultés à appréhender l’art moderne.

- Franchement, je n’y comprends rien. Quel est le message ?

- Tout sera vendu très vite, ce sont de jeunes artistes lancés. Comprendre ? Pas vraiment.

Parallèlement, il lui lançait des appels muets qui n’étaient pas difficile à interpréter mais, restant prudent, le danseur resta très circonspect. Comme il se dirigeait vers la station de métro la plus proche, il ne fut pas surpris que Clive insistât pour qu’ils se parlent de nouveau.

- Elle s’appelle Laura. Il faudrait vraiment m’en dire plus. Par exemple, vous n’êtes pas américain, à l’origine…

- Je viens du Danemark.

- Ce qui serait bien, c’est qu’on s’appelle. Elle aura des questions quand elle saura ça.

Souriant, maladroit, Clive n’avait rien d’un homme inquiétant. Il était marié, père de famille et ne ressemblait à tous ces hommes « normaux » en milieu de vie, que l’on rencontre partout, et qui, de temps à autre, ont une aventure avec un homme jeune. Erik n’avait jamais vu Julian qu’entouré de snobs, qu’ils fussent ou non jeunes. Il ne lui vint donc aucun soupçon. Il nota le numéro de téléphone de ce vendeur de polices d’assurance et le revit quelques jours plus tard dans un restaurant chinois en compagnie d’une adolescente longiligne aux grands yeux bruns. Père et fille se ressemblaient peu physiquement mais avaient la même façon d’être paradoxale : ils pouvaient être timides à certains moments puis totalement intrusifs à d’autres.

- Dès qu’il m’a parlé de vous, j’ai compris ! J’ai su que vous étiez Erik Anderson. Je connais le nom des danseurs qui ont les rôles importants au New City ballet et vous, je vous ai vu danser une fois ! Vous êtes magnifique et les critiques sur vous sont toujours élogieuses ! Qu’est- ce que je suis contente ! Ma mère va être folle car j’étais avec elle quand je vous ai vu sur scène…

Elle était intarissable :

- Vous maîtrisez l’entrechat-huit ! J’aimerais tellement….Et vos arabesques, vos pirouettes…Vous savez, je…

Son père dut la calmer. Erik promit de leur faire avoir des places et l’euphorie régna. Quand ils se séparèrent, Erik eut la légèreté de donner à ce père de famille américain, son numéro de téléphone. Celui-ci ne tarda pas à l’appeler :

- Écoute, dès que je t’ai vu au restaurant, ça a commencé et dans ces salles pleines de toiles et de dispositifs sonores, j’essayais de penser à l’art mais il n’y avait que le désir. Tu comprends ?

- Oui.

- Je pense à toi, moi qui suis si banal. C’est pareil pour toi ?

- Un peu…

- Tu vis seul, à ce que j’ai compris et…

- Non, on ne peut pas se voir chez moi.

- Tu es méfiant, je peux comprendre mais moi, je suis marié !

- Je sais mais tu ne peux venir chez moi.

- Tu es très désirable, Erik. Laisse-moi trouver une solution…

Depuis qu’il avait quitté Julian, Erik faisait preuve d’une extrême prudence et se maudissait d’avoir été aussi inconscient quand il était encore dans son appartement. Sain dans ses attitudes, régulier dans son mode de vie, il ne s’autorisait pas grand-chose mais, rieur et direct, Clive ne lui semblait pas dangereux. C’était un homme banal. Erik tergiversa encore quand il lui proposa une rencontre dans un lieu discret puis accepta. Le studio appartenait à l’ami d’un ami et situé dans une rue perdue du Bronx, il n’attirait pas l’attention. Ils s’y déshabillèrent et s’étreignirent en silence, gémissant de temps en temps et soupirant. Quand ils eurent fait l’amour deux fois, Erik se laissa envahir par une sorte d’apaisement. Il n’avait pour intention d’avoir une liaison avec quelqu’un d’aussi terne et loin de son univers que ce Clive mais il savourait le fait de se laisser aller, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Le décor du studio était triste à force d’être banal, des affiches évoquant des stars américaines des années cinquante jouxtant de frêles étagères remplis de livres quelconques et des bouquets de fausses fleurs, mais en en ces instants-là, il lui plaisait. Toutefois, dans le temps même où, détendu, il restait allongé près de cet être sur lequel il savait très peu, il y eut une première anicroche.

 

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- Tu fais comment ?

- Pour quoi ?

- Pour vivre ce que tu vis là. Tu as une femme et une fille.

- Ah oui…

- Comment ça, ah oui ?

-Enfin, je veux dire que je prends mes précautions et je suis sélectif aussi. Toi, tu me plais même si la réciproque n’est pas vraie.

- Qu’est-ce que tu en sais ? Je ne me suis pas forcé pour venir ici.

Clive se leva brusquement du lit et se mit à rire vulgairement.

- Oh que non !

Déconcerté, Erik fut pour la première fois traversé par un soupçon. Et si ce Clive ne s’était trouvé sur sa route par hasard ? Troublé, il se leva lui-aussi et chercha ses vêtements.

- Qu’est-ce qui t’arrive ?

- Il faut que je passe chez moi avant d’aller au théâtre.

L’homme cependant secoua la tête.

-Non, tu ne sais pas qui je suis et tu n’as pas confiance. Je suis sûr que tu peux rester encore…

Il voyait juste car Erik resta, retrouvant son calme. Ils parlaient l’un avec l’autre quand le téléphone sonna dans le studio. Il fut surpris que son amant allât répondre. Ce fut une brève conversation. Quand ils se parlèrent de nouveau, Clive évoqua le propriétaire du studio.

- Tu lui plairais.

- Quoi ?

- Oui. C’est un bon copain et il a le sang chaud.

- En quoi, ça me concerne ?

- Tu prends mal une remarque de rien du tout ! Je me tais et on refait l’amour.

A la rencontre suivante, Erik se trouva face à face avec Tom, un italo-américain d’une quarantaine d’années, peu séduisant et peu souriant. Clive, qui n’avait plus du tout la même réserve, se montra direct :

- Tu sais, ne pas le remercier serait indélicat puisqu’il nous a laissé le champ libre.

Erik eut un rire hautain. Il refusait encore de comprendre et argumenta. Il n’était pas d’accord.

- Il n’est pas question que je…

Clive eut ce même rire vulgaire qu’il avait eu, lors de leur première rencontre et Tom le regarda crûment, lui adressant une invite si vulgaire et si directe qu’Erik tressaillit. Comme il se dirigeait vers la porte, la voix de l’italo-américain le rattrapa :

- C’est fermé. Tu ne pars pas. On va passer du bon temps.

Alors, tout devint clair. Il n’y avait aucun hasard. Sans qu’il sache comment il avait procédé, Julian s’était arrangé avec l’un et avec l’autre. Ils avaient dû se rencontrer. Stupéfait et meurtri, Erik lutta un moment contre lui-même/

- Ouvrez cette porte. On en reste là.

- Ne rends pas les choses difficiles. On a tout ce qu’il faut pour te satisfaire.

Le danseur ne sut pas pourquoi il abdiqua si vite mais il céda, sans qu’aucune violence ne fût nécessaire. Il laissa les deux hommes lui retirer ses vêtements, le caresser et l’exciter avant d’atteindre le plaisir. Ce fut long et assez vil. Puis, sans qu’aucune parole ne fût échangée, chacun se rhabilla. Tom partit le premier et Erik resta avec Clive.

- Tu connais un décorateur d’opéra, c’est cela…

- Qui te connaît aussi, oui.

- Pourquoi avoir accepté ce rôle ?

Clive lui jeta un regard froid puis ricana.

- Et l’autre, le studio est à lui ?

- Non.

- Vous avez reçu une compensation ?

- Oui, c’était toi.

L’instant d’après, ils étaient dans la rue et Erik se retrouva seul, son compagnon tournant les talons et fonçant vers la station de métro.

Une image lui revint : il venait d’arriver à New York et il était allongé nu auprès de son ami, qui lui, était vêtu. Le sourire de Julian était léger mais le désir entre eux était d’une force immense. Ils se guettaient et s’attendaient. Erik pensa à un texte qu’il aimait : « Dire qu'il est beau décide qu'il le sera. Reste à le prouver. S'en chargent les images, c'est-à-dire les correspondances avec les magnificences du monde physique. L'acte est beau s'il provoque et dans notre gorge fait découvrir le chant. Quelquefois la conscience avec laquelle nous aurons pensé un acte réputé vil, la puissance d'expression qui doit le signifier, force au chant. » C'était Jean Genet. Julian connaissait ces phrases lui-aussi.

Les jours suivants, il se sentit totalement vide. Il ne pouvait parler à quiconque : qui aurait compris ? Le silence peut être assourdissant et pendant cette période, il le fut. Le jour, il travaillait plus que de mesure pour ne pas penser. Le soir, il se préparait pour aller la représentation qu’il devait assurer et entrait en scène. La nuit, il se réveillait en sursaut et vomissait.