JJJOLIIII

4. DérivesA son retour d'Italie, Julian trouve son appartement saccagé. Erik y a reçu des amants de passage. Douleur et colère

Le médecin, dès son arrivée, se montra si antipathique que Julien dut se retenir pour ne pas le mettre à la porte.

- Alcool, drogue, médicaments variés et négligence. Il n’a pas dû s’alimenter beaucoup ces jours derniers et laissé les fenêtres ouvertes. C’est un rêveur ou un inconscient ?

- Je ne sais pas. C’est grave ?

- Pas réellement mais je vais le faire hospitaliser brièvement. Vous savez que certaines substances sont illicites dans notre pays ?

- Je le sais, oui ! Il s’est laissé entrainer.

- Il a beaucoup de fièvre. Et puis, la promiscuité sexuelle, ce n’est pas…

- Je ne sais de quoi vous parler.

- Je pense que si. Après tout, il est chez vous, non ? Vous savez que ça peut être très méchant. Là, vous voyez de quoi je parle….En ce moment…

- Oui, je vois.

- Tant mieux ! Il faut le transférer. Il a une couverture sociale ?

- Il en a une. Je vais prendre en charge l'ambulance.

- Il va guérir mais il s'est négligé. Il est épuisé.

- Et combien de temps cela va- t-il prendre ?

- Quelques jours. Il restera fatigué ensuite. Vous dites qu'il est...

- Danseur classique.

- Hum. Il lui faut retrouver une bonne forme physique, vous voyez, donc ça prendra son temps.

- Il n’est pas en danger, tout de même ?

- Non mais il a fait l'imbécile, votre danseur. A plus d’un titre, on dirait…

- C’est sa santé qui vous concerne, pas le reste.

- C'est votre choix de me répondre ainsi. Vous devez très bien vous connaître…

Julian n’avait vu de médecin comme celui -là : imbu de lui-même, culpabilisant et sournois. Il restait à espérer qu'il était bon médecin. Toutefois, il se trouvait là au bon moment et le décorateur écouta donc sans montrer son hostilité  ce quadragénaire malveillant. Celui-ci fit le nécessaire pour les médicaments et la brève hospitalisation. Tout fut rapidement fait. Quand l’ambulance arriva, Erik était et regardait son ami sans mot dire. A la clinique où il alla le voir, il garda la même réserve. Ce fut à sa réinstallation dans l’appartement, alors qu’une garde-malade allait et venait et qu’une infirmière rébarbative officiait chaque soir qu’il tenta d’en savoir plus. Il regarda d’abord Erik, étudia ses profils muets, travailla près de lui et s'assura que tout allait bien. Le jeune homme restait pâle et semblait éreinté. Il avait besoin de solitude, de calme. Lui poser des questions alors qu'il se rétablissait à peine était encore difficile aussi ne dépassaient-elles pas la pensée de Julian. Immobile, toujours vêtu de ces beaux mélanges de matières et de couleurs qui avaient tant frappé le jeune homme à Londres, il avait perdu son air rieur mais gardé son élégance bostonienne qui allait bien au-delà des vêtements. Tant qu'ils ne purent vraiment se parler, ils s'adressèrent des regards et par ce biais inattendu, ils en apprirent plus l'un sur l'autre que pendant les semaines où ils avaient pu librement échanger. Julian pensait, non sans raison, qu'il y avait chez Erik un goût farouche pour l'indépendance que cet amour venait contrarier. Il avait envie d'y répondre mais s'il le faisait, il s'éloignerait de son art qu'il cherchait à vivre comme une ascèse et s'il perdait son art, il perdait cette image mouvante des deux mers se rejoignant à Skagen qui en était le symbole. L'important c'était de bien distinguer les eaux des deux mers et de continuer à les chercher dans le friselis des vagues qui les faisait se rejoindre. Tout le plein était là dans cette image fugitive ; le bleu, le gris, le miroitement, les collants, les justaucorps scintillants des soirées de gala, le maquillage de scène, le sourire imposée et les chaussons faits sur mesure...A un moment précis les deux courants étaient unis. Un. Pas deux donc. Erik était en tension vers l'unité, une unité qu'il atteignait quelquefois mais s'éloignait souvent. Elle était là parfois quand il dansait mais elle demandait à ce qu'il fût seul, seul...Donc, loin de tous.

Cette analyse, pour fine qu'elle fut, était incomplète, Julian le savait. Erik venait de se dégrader en le dégradant lui-aussi. Refuser d'être aimé n'impliquait pas de se donner à n'importe qui, n'importe quand, histoire de provoquer et d'excéder. En Amérique, la promiscuité sexuelle passait toujours pour douteuse. Le danseur n'avait pas envie d'être lisse et encore moins de passer pour le compagnon officiel d'un décorateur très connu mais il y avait bien d’autres moyens de prendre ses distances. Il avait choisi d’être odieux car un comportement si radical ne pouvait que briser leurs relations. Il avait tout saccagé. Julian renvoya à Erik une charge de réprobation muette. Il lui en voulait de ne jamais être parti alors que des solutions temporaires existaient, de s'être fait malgré tout prendre en charge et d'avoir agi de façon outrageante. Il lui en voulait aussi d'avoir montré qu'il pouvait être veule. Il n'avait pas besoin de le savoir...

NU PICASSO

Cette courte période fut paradoxale. Erik sembla un temps totalement dépendant de Julian, érigé en protecteur et quand il alla mieux, il fut un tendre interlocuteur l'espace de quelques jours. Ils évoquèrent l'Angleterre, le corps de ballet là-bas, l'arrivée en Amérique, leurs escapades. Le sentant confiant, Julian orienta la conversation vers les aventures multiples qu'Erik avait eues. Celui-ci répondit aux questions de son ami concernant les autres et il accepta sa colère qui fut vive. Il dit ses rencontres sexuelles rapides à commencer par cet homme qui faisait du jogging à Central Park alors qu'il s'y promenait tranquillement et qu'il était le premier à avoir amené ici.

- Il a une profession ?

- Il a dit qu'il était avocat.

- Avocat ? C'est une blague.

- Je n'en suis pas sûr. Tu es bien décorateur !

- Et le couple ?

- Ils sont dans le design.

- Et la blonde ?

- Mannequin.

- John je ne sais quoi ?

- Ah, lui, il est serveur.

- Ils se connaissent ?

- Non.

-Tu leur as donné mon adresse....Il y a un portier dans cet immeuble. Pas d'état d'âme ?

- Non.

Il déjoua toutes les tentatives de Julian. Il ne regretta pas, n'avoua aucun faux-pas, ne demanda aucun pardon. Et la maladie qui le quittait puisqu' il n'avait rien contracté de grave lui donna une nouvelle force.

- Tu as fait l'amour avec eux aussi brutalement, sans les connaître ?

- Oui.

- C'est bestial. J'ai écouté leurs messages.

- D'accord.

- Il y avait des préservatifs usagés dans ma chambre !

- Exact.

- C'est du mépris ?

- Non.