AFFICHE NY 2

Alors que Julian passe des vacances italiennes, Erik adopte à New York un étrange comportement

Julian alla dans le sud de Manhattan. C'était un très bel appartement, plus vaste que celui de Central Park mais rien ne reflétait vraiment ce qu'il était, lui. Sa mère avait meublé le tout. Elle était obsédée par les Préraphaélites et la couleur rose. Il dut prendre sur lui pour s'installer là tant il se sentait cerné par les Aphrodite partiellement nues, les belles naïades aux longs cheveux blonds, les Narcisse aux visages figées et les Ulysse revenant de guerre et de voyage, les Persée et les Andromède. Il leur résista vaillamment ainsi qu'aux rideaux rose pale, aux dessus de lit roses, au marbre rose et aux abat-jours roses ; sans oublier les fauteuils et le canapé.

- Dieux du ciel, gémit Julian, que ne me faut-il pas accepter sur cette terre !

Et quand il se fut installé et eut remisé dans une pièce tout ce qui le dérangeait, il se mit à rire sans fin. Sa tâche était vaine puisque même débarrassées d'une partie de leur décoration, les pièces dans lesquelles il se déplaçait restaient surchargées et, pour lui, hideuses.

- Erik, Erik ! Qu'est-ce que tu me fais faire, là ?

Il glissa dans un placard, avant de s'endormir, des coussins roses ourlés de dentelle. C'était là un pis-aller. Ce repli inattendu avait laissé Erik désemparé. Ce pouvait être une bonne tactique. Les premiers temps du reste, les calculs de Julian demeurèrent justes. Erik était redevenu charmant quand il le trouvait dans l'appartement de Central Park et ne cessait de lui poser des questions sur l'histoire de la danse. Il l'appelait pour prendre de ses nouvelles. Ils dînaient souvent ensemble. Portant à tour de rôle, les beaux vêtements que son ami lui avait achetés, il se montrait bavard et plein d'allant et rien dans son attitude ni dans son regard ne laissait penser qu'il sortait comme il voulait. Il ne le faisait pas du reste et semblait apaisé mais les semaines passants, le décorateur lui annonça qu'il avait posé des congés et partait pour l'Italie. Depuis son retour aux États-Unis, il avait travaillé d'arrache-pied en ne s'autorisant que quelques jours de liberté, çà et là. Cette fois, il prenait trois semaines. Milan, Rome et Florence les valaient bien. Le danseur accusa le coup et montra une déception nette. Son ami qui s'en allait ainsi et lui qui ne pouvait le suivre à cause de son contrat ! Julian exulta intérieurement. Cette fois, l'attachement que le jeune homme avait pour lui était visible.

- Il y a des années que je n'ai pas eu autant de vacances. Je travaille sans cesse. L'Italie est un projet ancien qui me tient à cœur.

- Bien sûr.

- Tu es triste, on dirait.

- Je le suis.

Julian atterrit d'abord à Milan où il renoua avec des amis de longue date, américains et italiens. Bien plus jeune, il avait travaillé de manière occasionnelle pour la Scala et il ravi d'être là, non que Milan fut la plus belle ville qu'il eut à découvrir mais parce qu'il retrouvait le jeune homme qu'il avait été. La veille de son départ, le danseur avait été catégorique :

-Je t'appelle souvent.

Et en effet, il téléphona souvent les premiers temps, devançant mêmes les velléités de son ami. Attentif aux signes, le décorateur essayait de le rendre bavard mais Erik gardait sa réserve. Toutefois, il appelait, ce qui restait le signe de son attachement. Puis, les données changèrent. Julian quitta l'Italie du nord pour la Toscane et cette fois, il séjourna à l'hôtel avec de riches Américains. Ses appels en direction des États-Unis gardèrent la même fréquence mais souvent ils restèrent sans autre réponse que celle du répondeur. Il finit tout de même par être joint par Erik qui s'excusa. Celui-ci se faisait des amis hors du cadre de la danse et avec eux, il profitait d'une grande ville où il se passait toujours quelque chose. Il était intrigué par les happenings et à New York, il se trouvait toujours quelqu'un pour créer l'événement.

- Alors, tu t’amuses ! Tout va bien...

- Oui, bien sûr. Continue ton beau voyage !

Brusquement rassuré, Julian adora Florence puis se rendit à Rome. Il y arriva heureux et sans appréhension mais ce ne fut pas comme dans les autres villes italiennes où il avait écarté tout pressentiment. Cette fois, Erik laissait sans cesse le répondeur et ne rappelait jamais quand Julian, faute de mieux, laissait des messages ; puis il le désactiva. Les rues romaines qui devaient voir éclater le bonheur du décorateur à retrouver un pays aimé, devinrent cauchemardesques. Malgré cela, il s'accrocha à l'illusion que dans sa vie parfois confuse, ce danseur était arrivé et même si ses contradictions le rendaient parfois difficile à suivre, il était l'image même de la vie de la beauté et de l'élan et que ce fait, il ne pouvait le perdre. Erik ne refusait plus autant de l'aimer. Il parvenait à l'atteindre, il le savait. Néanmoins, quand il reprit l'avion, il redevint fou d'inquiétude. Le danseur restait injoignable et plus grave, alors qu'il le savait prévenu de son retour par Amalia qu'il avait eue en ligne, il n'était pas à l'aéroport. Une fois en ville, il gagna l'appartement de sa mère où il fut pris d'une sourde angoisse. Le téléphone sonnait dans le vide dans son appartement de Central Park. S'interdisant encore de s'y rendre, il appela un danseur de la compagnie avec lequel Erik avait beaucoup sympathisé, Mark Davidson.

- Je ne peux joindre Erik alors que je viens de revenir d'Italie. Il est au théâtre ?

- Non.

La voix était gênée.

- Mais il est soliste dans Roméo et Juliette !

- Oui, il l'est mais là, il a envoyé un certificat médical. Il est souffrant. Sa doublure n'est pas mal mais ce n'est pas lui.

- Souffrant ? Mais il n'a pas pris son rôle ?

- Si, quatre fois. Il avait l'air très fatigué et puis il a envoyé le certificat.

- Merci Mark.

- De toute façon, il est toujours dans votre, enfin dans l'appartement que vous lui avez prêté. Un problème ?

- Un quiproquo, Mark. 

RUPTURE

Julian eut l'image du miroir que le danseur lui avait offert. Tous deux y contemplaient leur image et c'était comme un jeu de la vérité. Le visage de celui qui mentait allait s'évanouissant tandis que celui qui restait droit devenait plus net. Erik n'était plus visible. Le décorateur n'était pas superstitieux mais cette image le terrifia. Il se passait quelque chose qui allait le faire souffrir et il ne pouvait plus rien différer. Restait à affronter une réalité sournoise et Julian banda ses forces. Il se rendit le plus vite qu'il put chez lui et trouva Erik, nu, dans le grand living. Il brûlait de fièvre et n'était pas vraiment conscient. Le décorateur s'agenouilla.

- Qu'est-ce que tu as fait ? Tu m'entends ? Erik, qu'est-ce qu'il y a ?

Les yeux clos, le jeune homme gémissait. Il avait, laissé à-demi ouverte la baie vitrée et comme les rideaux étaient ouverts, on y voyait se refléter les grands arbres de Central Park. Leurs couleurs étaient changeantes. S'y reflétait aussi un mois de mai précieux car il soufflait un vent léger, que les jours s'allongeaient et qu'il était possible, dans le silence ambiant, d'entendre le chant des oiseaux. Toutefois, dans la pièce principale, la fraîcheur confinait à la froideur. Inquiet, Julian appela un médecin et laissa son ami à terre, se contentant juste de le recouvrir d'une couverture. En attendant le docteur, il consulta le répondeur et chercha dans la chambre d’Erik son agenda. Il fut horrifié. Des voix jeunes ou moins jeunes, masculines ou féminines annonçaient leur venue, changeaient un rendez-vous, disaient de rappeler, donnaient une adresse. Beaucoup de messages étaient vulgaires. Quelques- uns étaient obscènes. Les rendez-vous étaient laconiques. Les voix étaient comme des sifflements. De toute évidence, beaucoup de monde était passé ici. L'agenda du danseur était plein de numéros de téléphone qui n'avaient rien de professionnel. Julian sentit son cœur battre plus vite. Pourquoi ? Il sut plus tard, qu’en son absence des jeunes filles, mannequins le plus souvent, des hommes faits, de jeunes hommes ainsi que quelques femmes mûres s'étaient présentés seuls ou à plusieurs à sa porte. Erik en les recevant, s'était montré très joyeux. En trois semaines, il s'était fait prendre ou avait pris une quinzaine de personnes, à des moments divers du jour ou de la nuit. Au début, il avait dû maintenir une façade, empêcher qu’on entrât dans la chambre de Julian et tout rangé et nettoyé après ces visites puis, peu à peu, il avait négligé des précautions élémentaires. Si le living était à peu près intact, les deux chambres avaient été utilisées. Ses invités avaient été sans gêne ; des vêtements jonchaient le sol. Des bouteilles d'alcool n'étaient pas terminées. On avait fumé des cigarettes et de l'herbe et bien qu'il ait retrouvé quelques préservatifs, il constata que les draps étaient tachés. En outre, ses effets personnels avaient été sortis des tiroirs. Certains de ses vêtements avaient disparu. La cuisine et la salle d'eau lui offrirent le même spectacle. Plus rien n'était nettoyé. Des aliments avariés traînaient. On avait vomi. La violence des odeurs lui sauta au visage.

Erik avait dû se rendre compte qu'il allait trop loin et vu un premier médecin qui, devant sa fatigue, lui avait donné quelques jours d’arrêt. Livré à lui-même plus encore qu’auparavant, il avait recommencé ses invitations avant de s'effondrer brutalement. Était- il seul quand il l'avait fait ? Probablement. Il avait dû le rester longtemps.

Le médecin tardant, Julian réécouta les derniers messages pour savoir à quand remontait le dernier : deux jours. Il eut du mal à oublier la voix horrible, égrillarde et moqueuse d'un homme d'âge mûr qui disait ne pas avoir connu depuis longtemps un aussi bon coup. Il s'assit dans un fauteuil près du jeune homme qui semblait reprendre conscience et eut ce raisonnement limpide : à l'ascension professionnelle de son amant semblait correspondre une volonté inverse : celle de se dégrader. Les critiques étaient de plus en plus flatteuses, ses partenaires sur scène disaient grand bien de lui, l'administration du théâtre s'estimait heureuse de l'avoir engagé et formait de grands projets. On le comparait déjà à de très grands danseurs qui s'étaient produit sur cette scène...Et lui qui convoquait ce ramassis de gens vulgaires à qui il se donnait n'importe comment et sans aucune règle ! C'était accablant et incompréhensible. Il faudrait le faire parler.