NYB 2

Fraîchement arrivé du Danemark pour dansezr à New York, Erik Anderson parle à Julian, son compagnon, de son amour pour la danse

A nouveau, Julian fut presque narquois et il le resta tant que sur le visage de son ami se mêlèrent des sentiments aussi contradictoire que le discret appel au secours, la rancœur, le contentement d'avoir démasqué une ruse et la tristesse face au manque de considération dont il était l'objet. Ce dernier sentiment finit par l'emporter et Julian le vit rassembler les livres qu'il avait consultés, les notes qu'il avait prises et les vidéos. Il ne garda qu'un petit lot ainsi qu'un grand carnet sur lequel il avait pris des notes sur les chorégraphies. Il referma le piano et alla placer ce qu'il voulait encore regarder dans la chambre d'ami. Quand il sortit, il s'était changé et paraissait plus austère encore que quelques instants avant. Julian le sentant bien plus blessé qu'il ne l'avait escompté tenta de l'apaiser :

- Je cherche à te provoquer, tu le vois bien ! Allons, cessons cela. Tu ne m'as pas parlé de tes entretiens. Il faut que tu le fasses, non ? De toute façon, on va dîner.

- Non, moi pas ici.

- Parlons de tes rendez-vous. Allons...

- Jerome Robbins est une légende. Dois-je de te le dire ? Ça a été bref. Il attend de me voir au travail. Martins m'a présenté mon contrat et a parlé de mes rôles. Plus technique et plus proche. J'ai terminé.

- Tu es bien laconique ! Au moment du repas, tu seras plus bavard…

Erik enfila un imperméable gris et posa sur sa tête un feutre de même teinte, survivance de son dandysme. Avant de sortir, il dit à son ami en le regardant avec rancœur :

- Je mange seul.

- Tu prends tout très à cœur...

- A cœur ? Oui. Je n’ai pas travaillé pour une compagnie assez prestigieuse, c’est cela ? Tu ne peux savoir à quel point j'ai regretté de ne pas avoir appris la danse au Kirov. Pas la bonne date de naissance, pas le bon pays. Je sais que ça aurait été extraordinaire. J'ai été formé par une Allemande puis par un Russe et une Finlandaise qui eux savaient de quoi ils parlaient et surtout de qui. Ces images des danseurs russes ont accompagné mon enfance et mon adolescence. Je les ai tant regardées. J'ai appris à danser en pensant à Pavlova, à Karsavina et à Nijinsky. J’ai peur, oui mais pas pour les raisons que tu évoques.

Julian, abasourdi, prit la mesure d'un désir et d'une attente qui allaient bien au-delà de lui, lui qui par fatuité avait escompté que ce danseur qu'il aimait cherchait ce prestigieux contrat pour se rapprocher de lui.

- J'ai été maladroit.

Erik le toisait presque, lui en voulant de cette mise en cause.

- Ils vont m’ovationner et tu verras quelle a été ma formation…

- Je t’ai vu danser et je suis tout de même connaisseur. Je t’ai atteint plus que ce que je voulais. Reste, je t'en prie. Voyons...

Erik franchit la porte de l'appartement sans lui répondre. Il revint deux heures après très calme et vidé de toute colère. Julian, mal à l'aise, s'assit en face de lui.

- Toujours heurté ?

- Non.

Pendant l’absence du danseur, le décorateur avait trouvé dans son salon deux chaussons de danse teints en noir.

- Ils sont anciens, n’est-ce pas ?

- L'un d'eux est un objet de collection !

- Dis- m’en plus.

- Il y a deux d'époques différentes. L'un est récent, l'autre ancien. Du sur-mesure. Le plus vieux est russe. Un danseur du Kirov l'a porté. C'est un cadeau de mes professeurs, le Russe et la Finlandaise. L'autre est danois et je l'ai teint. Il ressemble à l'autre comme ça. Ce sont des talismans. Le passé et le présent…

- Laisse-moi les regarder encore.

VASLAV JEUX

Erik accepta et quand son ami les eut contemplés, ils s'observèrent. Rien n'était comme Julian le voulait et il regrettait les beaux scénarios romanesques que, pendant des semaines, il avait laissé se dérouler dans sa tête mais ce danseur à l'étrange caractère était sa chance, il le savait et de toute façon, il l'aimait déjà pour longtemps.

- Tu ne sais vraiment pas qui a pu porter le chausson russe ?

- Plusieurs noms ont été avancés mais je n'en sais pas plus. Il date des années cinquante. J'aurais préféré bien avant.

- C'est déjà bien...

Plus tard, le décorateur regagna sa chambre pensant que cette fois, il y dormirait seul mais Erik qui avait manifestement relu sa programmation et beaucoup lu le rejoignit. Ils restèrent immobiles l'un près de l'autre, tous deux nus et pensifs. Un danseur bande toujours ses forces et demain il est prêt à s'élancer. Aussi retient-il ses pulsions. C'est une remarque attendu. Ce soir-là, elle fut vraie. Longtemps immobile et les yeux grands-ouverts, le jeune homme exacerba le désir de celui qui reposait auprès de lui. Il ne le voulait pas ainsi mais il était tout à sa promesse et à sa résolution. Tendre le bras pour être rassuré en touchant le corps ami ou l'appeler lui aurait paru fautif. Il s'en garda et aspiré dans une histoire nouvelle dont le sens ne cessait de lui échapper, le décorateur fit de même. Tout au plus lui demanda- t-il au cœur de la nuit s'il savait ce qu'il en était advenu de l'autre chausson russe. Le danseur eut un doux rire :

- Je n'en ai aucune idée, hélas. Tu sais, je voudrais tant le savoir !

- Tu n’es plus en colère, on dirait…

- Non.

- Ils vont t’adorer, je le sais. Jeune guerrier, jeune prince…

- Tu leur laisses beaucoup de temps ?

- Non.

Au matin, ils se contemplèrent rapidement puis se séparèrent non sans avoir remarqué qu'après cette question, ils s'étaient l'un et l'autre endormi. Erik était déjà en route que Julian retrouvait toute sa raison. Le succès attendait cet Erik qui ne cessait de le surprendre.