robbins 1

Ayant hâte de le rencontrer, Erik partit à l'avance mais le trajet était assez bref, il s'en rendit compte. Il en profita donc pour contempler longuement la façade du bâtiment qui lui parut déplaisante et trop factice. Tout était, à l'intérieur, très moderne. Il attendit peu et parla avec le maître des lieux. Dans son grand bureau encombré de photos et de livres, Jerome Robbins le reçut en homme d'expérience. Il fut concis, mais ce qui devait être dit le fut. Pas très grand, mince, il avait l'air d'un vieux sage à qui il ne faut pas essayer d'en compter. C'était une icône. Erik le perçut comme tel. Intimidé, il comprit le sens de la proposition qui lui était faite. Il s'adressait à un jeune homme qui s'était fait connaître au Danemark et avait été apprécié à Londres. Il jouissait d'une réputation flatteuse mais pas d'une réputation extraordinaire. Cela revenait à dire qu'il lui donnait sa chance car Peter Martins s'était quasiment porté garant de lui et que son intuition le trompait rarement. C'était sans doute là un cadeau merveilleux car beaucoup de jeunes danseurs passaient des examens difficiles pour intégrer le New York City ballet et bon nombre d'entre eux se désespéraient de ne pas être recrutés. Jerome Robbins fut très clair dans ses questions.

- Comprenez-vous votre chance ?

- Oui, je la comprends.

- Rien n'est facile dans ce corps de ballet et de toute façon, rien n'est facile à New York. De grands danseurs étrangers ont une énorme réputation ici. Vous le savez ?

- Je le sais. Je n’y encore jamais travaillé mais je connais cette maison. Actuellement, je n’y suis personne.

- Bien répondu et ?

- J’y serai quelqu’un.

- Bonne installation.

Une fois dehors, le jeune homme resta un moment à contempler la façade du théâtre et en se retournant, il observa celle de l'Opéra de New York. Il fut brusquement pris de crainte. Dès le départ, on lui avait comprendre qu'il était dépositaire d'un don et qu'à ce titre, il était à part. Tout le monde n'avait pas sa chance et peu était prêt à lui pardonner d'avoir de telles capacités, une redoutable faculté d'imitation et une telle sensibilité. Plus les années avaient passé, plus on lui avait fait sentir qu'il devait tenir ses promesses. La lointaine Hannah avait ravie de lui mais c'était là peu de choses. Irina et Oleg avaient fini par s'incliner tout en lui laissant pressentir de nouveaux défis. Ses professeurs et répétiteurs du ballet danois l'avaient encensé et après eux, Covent garden l'avait adoré. C'était très bien mais maintenant il y avait Balanchine dont il avait senti l'aura dans le théâtre, le très sélectif Jerome Robbins et pour une moindre part Martins. Que ferait- il si cette fois les promesses n'étaient pas tenues ? Il ne pouvait pas sans en être horriblement humilié décevoir cet homme âgé qui venait de lui parler et ce directeur artistique qui l'engageait sur l'insistance d'un homologue persuasif. Et que dirait l'altière Finlandaise à qui finalement il donnait tort? Que penseraient ses anciens camarades, ses anciens flirts, ceux qui avaient dansé avec lui au Danemark et en Angleterre pour qui il ne serait plus qu'un danseur à la carrière manquée ? Comment réagirait sa famille qui, il le savait, se diviserait sa sœur aînée et son père se réjouissant de sa défaite alors que les autres en étaient navrés ? Et enfin, qu'allait dire Julian dont l'opinion se mettait singulièrement à compter. Ne pas réussir ? C'était une éventualité terrible. Il en frémissait à l'avance.

Il rentra lentement en faisant des détours et chez Julian, qui était absent, regarda la programmation que Martins lui avait donnée. Des œuvres prestigieuses pour la plupart où il avait souvent le premier rôle dans des chorégraphies exigeantes. La mise à l'épreuve était évidente. Ne voulant à aucun prix se laisser distraire, Erik chercha dans la bibliothèque de son ami tout ce qui avait trait aux ballets qu'il allait interpréter, tant pour les livrets que les notes chorégraphiques, les décors et les musiques. Il lut encore et encore, travailla mentalement les chorégraphies, utilisa le piano droit que son ami avait placé dans son grand salon et visionna même quelques vidéos de ballets qu'il connaissait mais pas n’avait pas forcément dansé. Redevenant passionné, il en oublia ses craintes et quand Julian, qui travaillait de nouveau, revint vers dix-huit heures, les bras chargés de courses, il le trouva revisitant la première chorégraphie d'Orphée et Eurydice, celle que Balanchine avait proposée en 1936 et qui n'avait pas eu de succès. C'est cette version là que Jerome Robbins reprogrammait. Le décorateur le salua en souriant et alla déposer son fardeau à la cuisine dont il mit du temps à revenir. Quand il en sortit, il portait un vase chargé de grands lys. Il ne disait rien et quelque chose dans sa manière d'être soufflait à Erik qu'il le faisait exprès. Le silence régna encore jusqu'au moment où il prit sur une table basse la fiche de programmation que Martins avait remis au danseur. Il la lut avec attention.

- C’est ambitieux mais tu es un bon danseur.

- Un bon danseur…

Erik avait abandonné les notes qu'il consultait sur la chorégraphie. Il était sombre tout d’un coup et son ami, qui l’observait, fut incisif.

- Tu as des regrets ?

- Quoi ?

- Tu as des craintes ?

- Mais de quoi parles-tu ?

- De toi, de ton visage, de ta nervosité.

- Non. Je me suis préparé, tu sais…

Julian le toisa quasiment avant de lui sourire avec gentillesse comme il l'avait fait en entrant mais les forces d'Erik restèrent bandées.

- Je trouverais logiques de tu aies des inquiétudes. Tu es aux USA. C'est une très grande compagnie de danse et pour l'instant tu ne connais que Londres qui peut être mis en concurrence.

Cette fois, ce fut Erik qui toisa son ami.

- Quoi ! J’étais étoile au Danemark. J’ai dansé à Paris !

- Oui, bien sûr… Je vois que ce n’est pas le moment de polémiquer ! Tu intègres le New York City ballet. Ils attendront de pouvoir se lever pour t'applaudir. Tu en es conscient, je le sais.

- Ils le feront. Je les surprendrai.

- Un jeune guerrier…

- Oui.

- Tu sais qui a dansé ici, bien sûr…

- Bien sûr.