KKK2

Revenu à Copenhague pour y être danseur, Erik Anderson retrouve Hannah, la directrice de l'école de danse où il a fait ses premiers pas, jadis. 

- Vous me rendriez service, Erik ! Quelques-uns de mes nombreux élèves ont fait carrière mais vous êtes le plus récent et de plus...

- Et de plus ?

- Le plus « motivant » pour mes jeunes élèves : vous êtes jeune, beau et vous êtes un très bon danseur. Ils peuvent vous voir sur scène et pour tout dire vous êtes Danois ! Je ne peux naturellement pas vous contraindre...

- Je viendrai !

Il y avait mille choses à dire sur ce spectacle de fin d'année et bien des critiques à faire mais il s'abstint de toute remarque négative ; L'accent théâtral que prit Anna pour annoncer à la fin du spectacle qu'un invité surprise allait s'adresser tant aux élèves qu'à leurs parents lui parut naïf mais il fut ému. Après tout, pourquoi pas ? Le rêve d'Hannah devait être que dans cette foule puisse se trouver un nouvel Erik ou une nouvelle Linn Mikkelsen, danseuse qu'elle avait d'abord formée et qui, vingt ans auparavant, était devenue danseuse étoile. Elle ne pouvait « convoquer » ni Linn, ni Peter, ni Karen, les danseurs qu'elle avaient vus émerger mais Erik était là. Il apparut sur scène à la fin du spectacle et parut d'abord un peu gêné de se voir entouré de jeunes danseurs totalement admiratifs puis il se laissa porter. Leur ayant souhaité beaucoup de persévérance, il les écouta : pourquoi avaient-ils choisi la danse classique ? Était-ce dur ? Comptaient-ils en faire une profession. Les réponses fusèrent et il en resta pantois. Il commençait à oublier l'enfance.

- Ma mère trouvait que je bougeais trop et n'étais pas assez disciplinée, dit une petite fille longue et blonde, elle m'a dit de faire de la danse classique. Finalement, ça me plaît !

- Maman a dit que madame Herman jugeait nos aptitudes naturelles, notre sens de la musicalité, notre rapidité à comprendre et à apprendre quelques mouvements… On commence par des mouvements très simples : des flexions des genoux, des dégagés des pieds…  Il y a tout un travail de placement du corps. Une fois que le placement est bien intégré, on peut continuer à avancer. En fait, j'ai compris.

C'était un préadolescent assez snob qui parlait. Il ajouta.

-Je vais avoir un professeur particulier.

- Madame nous explique que la danse classique est un travail sur la rondeur des mouvements. Pour trouver cette rondeur, cette ouverture du corps vers l’extérieur, on ne peut pas partir d’une position naturelle. Et puis, on prépare l’apprentissage des mouvements à venir, sur pointes: les arabesques, les pirouettes… Cette posture qu’on apprend, elle nous permettra bientôt de tenir l’équilibre. Je veux devenir meilleur !

Là, c'était un autre préadolescent, inconscient de sa beauté, jeune et longiligne.

- Ma mère a fait de la danse classique. Elle a une école aussi. Elle dit que j'ai des aptitudes et que la route est longue. Elle dit que tout est dur ! Moi, je viens toujours en cours mais Il faut tellement travailler !

Erik les écouta et leur répondit. Il encouragea chacun. Puis, il fut pris dans un feu de questions.

- Comment vous êtes-vous préparé ?

-J'ai travaillé durement. J'ai commencé à neuf ans et comme vous, je suis venu deux à trois fois par semaine dans l'école où vous vous trouvez. Ensuite, j'ai eu un professeur particulier. Au début, je l'ai vue au même rythme mais ensuite, tous les soirs. Je faisais mes études au lycée en même temps et je devais cumuler les deux activités. Je peux vous dire que ce n’est pas une vie d’enfant ni d'adolescent. Je me souviens surtout de la fatigue, parce que j’enchaînais des activités toute la journée et qu’en sortant de l’école, j’avais encore une heure de transport pour aller au studio de danse privé. Je partais à 8h du matin de chez moi et je rentrais à 19 ou 20 heures, je mangeais et j’allais me coucher. Et le lendemain, à 7h, il fallait que je sois debout. C’était comme ça du lundi au vendredi. Je voulais toujours progresser, être capable de mieux…Et j'ai passé des concours...

- Monsieur Anderson, demanda une petite danseuse, que se passe- t-il quand on est reçu à l'Opéra danois ?

 

balanch 1

- Une fois entré dans la maison, vous deviez encore grimper les échelons. Oui, on commence quadrille, on passe coryphée, puis sujet et enfin premier danseur. Tous les ans, en novembre, il y a un concours interne où chaque échelon du ballet passe une variation imposée et une variation libre : il faut être dans les premiers pour pouvoir monter d’échelon. Premier danseur, c’est un poste de soliste. Les premiers danseurs dansent les seconds rôles. Et les rôles titres sont dansés par les étoiles. Mais on ne devient pas étoile sur concours : on est nommée par le directeur.

- Vous avez été nommé étoile avant de travailler en Angleterre, monsieur Anderson ?

- Oui, la nouvelle m'a ravi. C''est un cadeau extraordinaire.

- Êtes-vous content d'avoir dansé ailleurs qu'au Danemark ?

- Bien sûr !

- Vous avez travaillé durement. Vous ne regrettez rien ? Ça vaut le coup ?

- Est-ce que ça vaut le coup ? Je ne me suis jamais posé la question. C'est une vie que je mène naturellement parce que danser, c’est ce qui me ce qui me comble le plus. Enfant, je faisais ça sans réfléchir Plus tard, plus âgé, la danse est devenue un vrai choix, un choix conscient. Si j'ai un conseil à vous donner, faites de même.

- Quand on est étoile, on a fini son travail ?

La question venait d'une ravissante petite danseuse aux grands noirs. Jusqu'ici, elle n'avait rien dit. Il lui sourit :

- Rien n'est jamais fini car la carrière d'un danseur est courte. On n’a plus de concours, mais maintenant on est jugé à chaque spectacle, à chaque rôle, à chaque prise de risque… Il ne faut jamais lâcher, même quand c’est difficile ! Et surtout, il faut profiter de tout ça. Parce que c’est un plaisir infini !

Il fut applaudi à n'en plus finir et Hannah se sentit fière. Puis, il demanda des volontaires sur scène et fit une brève leçon de danse. Cet épisode lui valut une popularité importante. Les enfants du spectacle l'avaient adoré, ceux à qui ils avaient dansé en étaient restés marqués. Ce fut une belle soirée.

Il n'en fut pas de même avec Irina Nieminen. Elle venait de revenir à Copenhague dont elle s’était absentée et l’invita dans un restaurant chinois. Il la trouva acerbe.

- Vous êtes  radieux  n'est-ce pas ? Un triomphe en Angleterre et ce retour au pays !

- Évidemment que je suis radieux !

- Soyez prudent ! Ne commencez pas à vous comporter comme un de ces mondains que vous avez dû si souvent rencontrer. Allez-vous en rester là ? Aurez-vous le courage de faire le chemin qui vous reste ? Vous pouvez être engagé sur des scènes internationales comme danseur étoile. Allez-vous-en !

- Qu'est – ce à dire ?

- Quand je vous ai formé, j'ai su. Vous n'avez pas une trajectoire banale ou plus exactement, une trajectoire peu banale vous attend, si vous consentez à l'accepter !

Irina qu'il trouvait vieillie portait un tailleur rouge-foncé et un étrange petit chapeau. Elle était bien maquillé et bien coiffée mais Il ne lui trouvait plus la superbe des premiers temps.

-Je suis jeune, ambitieux. Je ne comprends pas. Pourquoi ne pas me laisser danser au Danemark ?

Irina eut un rire déplacé.

- Si vous restez ici, vous représenterez le Ballet royal danois à l'étranger et considérerez que tout va très bien. Articles élogieux, célébrité locale, argent. Et parfois un discours de fin d'année dans une école de danse...

- Quoi ? Vous êtes invraisemblable !

- Et vous faites votre petit garçon sage ! Mais sage, vous ne l'êtes pas ! Vous ne savez encore rien ! Ces choses-là ne sont pas simples, on souffre beaucoup ! Acceptez, vous verrez. Vous deviendrez « grand ». On ne le saura pas tout le temps de vous  et on sera très dur parfois. Je voudrais que vous acceptiez cette éventualité : vous vous croyez déchu et vous êtes grand. La neige et la boue ! Monsieur Anderson, prenez une décision ! La neige et la boue !

- Pourquoi êtes-si impérative ?

- Décidez maintenant !

- Madame, vous parlez fort, vous me parlez mal !

- Et vous, jeune idiot, vous êtes sourd !

On se retourna sur eux dans le restaurant et il fut mal à l'aise. Elle se mit à parler finlandais très vite et très fort et il eut peur pour elle. Puis, elle cria :

- Clown !

Il rougit.

Elle fut prise d'un grand éclat de rire et il fit signe au serveur pour l'addition. Dans le taxi qu'ils prirent pour la raccompagner, elle fut mutique. Elle semblait très énervée. Il tint à la réinstaller dans son appartement et le trouva rassurant : les mêmes meubles, les mêmes livres et le mur d'images : ces compositeurs, ces chorégraphes, ces danseurs et ces célébrités qu'elle avait côtoyées. Il restait des toiles qu'il connaissait et il découvrit de nouveaux tableaux. Il conduisit Irina à sa chambre qui était devenue monacale : petit lit blanc, murs blancs, petit chevet avec lampe, plafonnier et icônes de la Vierge au mur. Quand il l'eut allongée, il se crut délivré mais elle lui prit les mains et le serra violemment. Elle cria presque :

- Pas clown longtemps ! Génie ! Génie !

Il mit longtemps à libérer ses mains.

Les jours suivants, il fut mal à l'aise. Elle était en détresse et aurait peut-être souhaité qu'il revienne la voir mais il ne le fit pas.

Elle avait été provocante. Il coupa les ponts.