KOPEHAAG

7. Celui qui est revenu.

Il était revenu à Copenhague. Il était le danseur étoile qu'on adulait et il avait vingt-deux puis vingt-trois ans. Sa période anglaise l'auréolait d'un charme particulier et une plus grande assurance lui était venue. Henning Kronstam était alors le maître de ballet de la compagnie et celui-ci prit un grand essor. Le Festival de Bournonville qui avait lieu depuis plusieurs années donna à la troupe un éclat tout particulier. Erik dansa Martha Graham, Merce Cunnigham et de nouveaux chorégraphes. Il retrouva avec bonheur Georges Balanchine et s'écarta un peu des classiques. Immuablement ponctuel, il s'entraînait, apprenait et ne se montrait jamais désagréable. Il n'en avait pas besoin car il était entouré d'un respect que Londres lui avait conféré. En outre, il sentait qu'on était honoré de danser avec lui, qu'on recherchait ce droit comme une faveur et qu'on cherchait comment l'atteindre. Il n'était plus vraiment le charmant animal mondain que Julian avait vu naître mais il lui restait une sorte de verni. En société, conscient de sa beauté et de son art, il était brillant. A l'ordinaire, il restait sur sa réserve. Beaucoup étaient jaloux mais se taisaient. Très applaudi, très admiré, il en imposait.

Il revit les siens, souvent. Sa mère, que les années rendaient plus sereine et souriante se montrait intimidée. Elle semblait vouloir percer son secret et le questionna souvent. Un jour, elle lui demanda :

- Alors, c'était Skagen, la rencontre des deux mers, c'était là, ta décision ?

Il était assis près d'elle dans un nouveau logement où elle vivait avec son père, un appartement à l'évidence cossu mais impeccablement décoré dans un quartier inattendu, un peu reculé mais joli, Amager.

- Oui, les couleurs qu'il y avait. Les peintres, aussi, tu te souviens ? La femme en blanc qui rêve dans sa chaise longue ? Soren Kroyer. Il m'a toujours plu. Les autres aussi...

- Oui, les enfants sur la plage, le couple de promeneurs...

- C'est parti de là, l'excursion avec ton père ?

- En partie. Maman, pourquoi est-ce important ?

- Il faut bien une origine. Je voudrais savoir. Ton père aussi...

Erik avait toujours eu une communication limitée avec son père mais tous deux semblaient s'en être arrangés. Désormais, ce n’était plus le cas.

- Savoir ? Mon père ? Tu dois faire erreur. Allons, il voulait un fils coiffeur ou restaurateur à la mode. Ce genre ! Alors un danseur classique !

-Je sais, ce n'est pas facile et...

- Et quoi ? Son père était pêcheur et est mort en mer. Les frères ont été séparés et lui a réussi dans le domaine qu'il s'est choisi. Il s'est battu, c'est ça ?

- En effet. Tu es si exceptionnel aussi, mets-toi à sa place ! Il ne comprend pas mais...

- Il n'aime rien de moi. Depuis le début, c'est...

- Non, c'est faux. Il a toujours financé tes cours Erik ! A sa mesure, il a tenté…

- Bien sûr. Maman, laisse cela. Redonne-moi du Paris-Brest.

Il parlait en français avec elle comme quand il était petit et elle s'étonnait toujours qu'il eut si bien retenu les bases de la grammaire. Il formait bien ses phrases et avait un vocabulaire étendu. C'était sa prononciation qui la surprenait. Il avait un léger accent danois. Mais après tout, son père l'était et les traits de leurs visages étaient scandinaves. Il se servit du gâteau et du café. Il souriait. Elle semblait toujours préoccupée mais lui, l'était beaucoup moins. Il n'était pas vraiment atteint.

- On change de sujet, c'est cela ?

- Oui.

- Bien. Quand tu as commencé les cours de danse et qu'on m'a fait comprendre que tu étais doué, j'ai cherché dans tous les sens. J'ai fait faire ton thème astral et je l'ai lu et relu.

- Tu y as trouvé mon destin ?

- Ne ris pas ! Tu sais, j'y ai vu tes lignes de personnalité. Je t'assure, ça correspondait ; la ténacité, le côté insulaire, le charme. Toutes ces amitiés que tu crées, tous ces projets que tu as. Ton sens artistique...

- C'est rassurant, ce genre de lecture !

- Que tu es moqueur !