echec

En Angleterre, le danseur Erik Anderson partage un appartement avec l'américain Julian Barney. Leur relation d'abord amicale, évolue d'autant plus que le danseur veut retorner au Danemark. 

Il changeait. Un an en Angleterre et une telle transformation! Le beau jeune homme à la fois concentré sur son art et si festif qui les rendait tous amoureux gagnait en profondeur. Quand son contrat se termina, il leur sembla à tous que le temps avait passé vite. Il y avait ces ballets différents et surtout cet Oiseau de Feu. Il y avait cette femme qui devenait si jeune quand elle le voyait et qui l'impressionnait comme danseuse, et cet américain brillant avec qui il avait tant partagé. Ils regrettaient qu'Erik fût désireux de partir. Ils se reverraient, à coup sûr. Sentant approcher le départ de son ami, Julian multiplia les allusions à son orientation sexuelle, comme pour le sonder directement, ce qu'il n'avait jamais fait. Ces provocations auraient irrité Erik elles étaient venus de quelqu'un d'autre que lui mais il les acceptait de son ami car sa façon de faire était drôle et brillante :

- Dis-moi, délicieux colocataire, n'as-tu pas remarqué que mes derniers invités, tous de beaux jeunes hommes, t'ont regardé avec intérêt et appétit ! Ils ont tant regretté que tu ne restes pas parmi nous !

- J'étais fatigué.

- Oh, quel dommage !

- Tu connais ma vie, Erik, je ne me cache pas. Toi, si…

- Je ne cache rien.

- Si, tu ne penses pas qu’on devrait vraiment se parler ?

- Mais on se parle !

Julian gardait son calme et son ironie. Le retrait prudent de son ami le faisait sourire.

Erik, avant de partir, alla voir Jane chez elle une après-midi où elle était seule. C'est elle qui l'avait invité et il n'était assez sot pour ne pas comprendre la teneur d'une telle invitation.

- Je vais tout de même mettre fin à ma carrière mais la donne est changée car vous avez dansé L'Oiseau de feu avec moi. C'est désormais un départ heureux.

- Vous pouvez danser encore, vous êtes magnifique !

- Justement ! Ils se feraient un tel plaisir de dire que je ne le suis plus quelques mois après un triomphe...

Elle portait un chemisier de soie à col ouvert et une jupe grise, des talons sages. A peine maquillée, elle portait un parfum de luxe délicieusement fleuri. Elle ne pensait qu'aux fines rides qui étaient apparues autour de ses yeux alors qu'il ne voyait que les petites mèches sur sa nuque et la ligne de ses seins sous le tissu du corsage. Elle était en train de ranger de tasses de thé sur un plateau quand il se leva et il sentit immédiatement son trouble. Les tasses venaient de s'entrechoquer, ce qui n'aurait pas dû être. Il se trouva face à elle et elle le surprit une fois de plus. Il était si charmant qu'il lui était impossible de lui résister mais lui semblait plutôt embarrassé et en attente. Elle posa donc ses deux mains sur ses épaules et se blottit contre lui. Il était tellement jeune ! Elle entendait son cœur battre à tout rompre et en était émue. Les hommes faits ne sont plus ainsi, ils ont oublié leur jeunesse. Il l'embrassa et ce fut un moment doux et frémissant. Il crut avoir été suffisamment audacieux et s'apprêtait les lieux quand elle l'attira à elle. Elle lui prit son visage entre ses mains et murmura en le regardant :

- Oui, oh oui.

Ils firent l'amour deux fois dans une chambre d'amis tendue de blanc et avant de la pénétrer, il lui serra les seins pour en faire saillir les pointes. Elle était émouvante, très abandonnée et en même temps pudique et émue. Elle eut, pour se redresser après l'amour un beau mouvement d'oiseau et elle posa longuement sur lui ses yeux bruns. Il y avait de tendresse entre eux et l'émotion les envahit. Il la serra dans ses bras avant de quitter le lit. Mieux valait le faire, elle était prête à pleurer.

- Je vous écrirai, Jane. Je n'oublierai pas.

- Vous êtes à un âge où on oublie si vite, Erik.

- Non, ce qui s'est passé aujourd'hui, je ne pourrais l'effacer de ma mémoire. Je n'ai pas dit que je vous écrirai sans cesse mais je garderai le contact.

-J'ai un mari volage. Je pourrais m'attacher à vous.

- S'attacher au danseur avec qui vous avez resplendi sur scène, est-ce mal ?

- Non, en effet.

Il l'embrassa sur le front en partant et n'oublia pas son regard radieux et confiant. Elle le lavait de Sonia, il le comprenait.

Julian comprit tout de suite que les jeux étaient faits. Observant son danseur, il fut d'une ironie différente, piquante et non douce.  

- Hopkins. Mission accomplie.

- Ça ne mérite même pas de réponse !

C'était très juste mais Julian voulait rester dans la dérision et se contenta d'une grimace. Erik insista.

 

ysl

- Tu ne vois pas la beauté des femmes ?

- Question trop perfide.

Cette fois, ce fut Erik qui grimaça. Plus rien ne fut dit. L'abandon de Jane Hopkins resta en lui des mois durant comme un don merveilleux et plus tard, il tint sa promesse.

Pour l'heure, il fêta son départ avec de nombreux amis mais les deux derniers soirs, Julian et lui dînèrent ensemble. Le décorateur avait retrouvé sa retenue et son tact. Ils se firent des cadeaux sages, échangeant des livres. Le dernier soir, le décorateur mit des chandelles partout et servit un dîner dans de la vaisselle rouge. Il assura Erik qu'il vendrait comme il l'avait promis ce que le jeune homme ne souhaitait pas garder et qu'il lui enverrait ce qu'il demandait. De ce qu'il ressentait, il ne dit rien, redevenant le colocataire facétieux et plein d'humour que des mois durant, il avait cherché à être. Toute ambiguïté avait disparu et Erik crut vraiment que tout était changé. Toutefois, Julian insistant beaucoup pour le conduire à l'aéroport, il céda. Après tout, ils étaient amis. Ils bavardèrent sans cesse pendant le trajet puis se garèrent dans un parking souterrain. Il était convenu que le danseur ne voulait pas d'au revoir cérémonieux et qu'il irait seul dans les halls de l'aéroport mais alors qu'il allait descendre de voiture, Julian le retint et l'embrassa sur la bouche sans crier gare. Le baiser dura et quand ils s'écartèrent l'un de l'autre, l'émoi d'Erik était palpable. Il ne reconnaissait pas Julian, le nonchalant décorateur avec qui il avait tant ri. Celui-ci, s'il l'avait pu, l'aurait pris sur place. Violemment troublé, il regarda son ami qui ne fut pas désarçonné :

- Dis-moi, Erik, un de ces jours, tu vas finir par comprendre ? Tu es sûr que je ne t'attire pas ?

Le danseur s'abstint de répondre et partit aussi vite que possible. Mais la douceur de l'haleine de son ami et la tiédeur de sa salive lui restèrent longtemps en mémoire avant qu’il ne décide d’oublier. Après tout, ce n’était rien. Il n’avait jamais rien dit de Mads. C’était là, l’important.