margot 1

Il se concentra sur sa ballerine. Il la chercha. Et elle vint. Jane Hopkins, quarante-deux ans, anglaise. Elle était bien plus âgée que lui mais quand il la vit, il fut surpris. Elle habitait Mayfair tandis qu'avec Julian, il vivait à Hampstead. N'ayant dansé qu'avec des ballerines de son âge ou un peu plus âgées que lui, il fut surpris qu'elle le sollicita. Elle était plus petite que lui, était restée mince et se maquillait peu. A qui a une vingtaine d'années, une femme de son âge et de sa condition peut paraître impressionnante. Dans le cas de Jane Hopkins, il y avait de quoi. Fille de diplomates, elle avait vécu en Chine et au Japon avant de se fiancer très tôt et de force avec un « Sir » quelconque qu'elle avait éconduit. Il n'acceptait la danse que comme une agréable et intrigante formation mais tenait à ce qu'elle abandonne tout. Elle avait trop lutté pour être une bonne danseuse classique et tint bon. Elle rompit ses fiançailles, laissa dire et poursuivit sa carrière. On la programma longtemps dans de nombreux rôles en Angleterre et ailleurs. Sa réputation resta longtemps sans tâche mais quand Erik la rencontra, elle n'était plus la même. On pouvait la prendre pour une grande bourgeoise émérite, son mari étant ambassadeur du Paraguay à Londres, mais certainement pas pour une grande danseuse. Elle l'avait été, voilà tout. Elle reçut Erik avec beaucoup de gentillesse et s'excusa de la simplicité de son invitation. Son mari et elle avaient passé quinze ans dans une somptueuse maison mais il leur était venu l'idée de déménager. Le nouveau logis était ravissant mais que de travail ! Ils s'y prenaient mal, elle surtout. Tout n'était que cartons et pièces encore condamnées. Pour Erik, elle mentait car  c'était un espace splendide mais elle hésita :

-Je viens de vous voir danser et j'ai vraiment envie de faire votre connaissance mais ce lieu de vie est peu présentable. Ce sera donc une invitation impromptue !

- Cela ne me dérange aucunement !

- Oh, bien ! Aimez-vous le thé ?-

- Bien sûr !

- Vert ? Fumé ?

-Je préférerais du thé fumé.

-Bien. Alors, il y en aura !

Elle le sidéra quand il la vit. Elle se tenait très droite, portait un chemisier blanc très ouvert et une jupe droite. Elle était sans bijou mais portait de hauts talons. C'était une vraie femme de rang. Le sentant intimidé alors même qu'il était imperméable à l'effet qu'il lui faisait, elle fit les choses elle-même. Elle l'invita à s'asseoir sur un grand canapé blanc et servit dans un somptueux service qu'il crut issu de la Russie impériale, un thé des plus délicieux qu'on lui ait jamais servi. Tandis qu'elle lui proposait du sucre et du citron, il la regarda sans la trouver classiquement belle mais il fut séduit par son visage ovale et ses grands yeux bruns. Elle- même était aux aguets car elle lui dit :

-Vous êtes très jeune. J'ai fait une carrière plus qu'honorable. Les grands ballets classiques que vous connaissez bien et quelques incursions dans d'autres domaines. Tout cela est fini. Je m'obstine encore sur scène !

- Vous obstiner ? Mais pas du tout !

Elle fut saisie.

- Mon âge.

- Dans votre cas, non.

Elle dut se faire violence pour cacher son trouble.

- Alors, je peux être sincère ?

- Oui, bien sûr.

- Voyez-vous, j'ai adoré dansé  le Sacre  et  L'Oiseau de Feu.  Et ce dernier ballet, je voudrais le danser avec vous. Soyez le prince et permettez-moi d'être l'oiseau incontrôlable...

- Stravinsky, Fokine, Karsavina...

- Ce serait une belle collaboration !

 

MARGOT 2

Il paraissait sincèrement subjugué. Blond, joliment vêtu comme on peut l'être à son âge, elle le trouvait délicieux. Où avait-il déniché cette chemise blanche, ce pantalon gris informe et cette veste cintrée ? Et ce feutre gris et cette écharpe rouge ? Sur lui, c'était magnifique et ce beau visage, cette blondeur, ce dandysme. Elle craignait qu'il ne vît son trouble mais lui était tout à ce ballet.

- Schauffus serait ?

- D'accord, oui. N'ayez pas d'inquiétude. Mais c'est vous ?

- Vous me demandez si je devrais être d'accord ?

- Oui !

- Mais naturellement, c'est un grand honneur !

- Un honneur ? Danser avec une ballerine qui a le double de votre âge ?

Il ne pouvait être sincère  mais quand il se mordit les lèvres de façon enfantine avant de reformuler son acquiescement de façon ferme, elle sut qu'il l'était et en fut bouleversée. Il était redoutablement beau et c'était un bon danseur. Et c'était lui qui se sentait honoré...