BBBBrun

Erik Anderson, qui danse à Londres, se met à partager un appartement avec un américain cultivé. Julia Barney. Découverte réciproque. 

Julian était un homme adroit. Erik l'intriguait. Il alla le voir danser peu après son arrivée dans l'appartement. Il dansait le rôle masculin de la Sylphide. Le décorateur, en le voyant, comprit d'emblée. C'était une chose de parler avec Erik et tout à fait une autre de voir sur scène cet être à la fois charnel et totalement aérien. A le voir effectuer des figures compliquées, faire ces sauts merveilleux, ces pirouettes, on s'émerveillait. Julian avait l'habitude des cantatrices, des chanteurs mais aussi des danseurs : il savait faire la différence. A Covent Garden, c'était lui qu'on regardait ! Julian comprenait cette femme qui lui avait appris avec rigueur ce qu'elle savait et avait vu ce don qu'il portait. Comme elle devait être fière ! Mais il comprenait aussi la ballerine qu'il avait aimée. Quelle déception de ne pas avoir hérité soi-même d'un tel don ! Il était d'une telle grâce  et d'une telle expressivité ! Tout passait sur son beau visage fardé : la joie, l'amour, le regret, la tristesse...Et il emportait tout le monde dans la beauté de la danse. Il était là, vraiment, dans l'instant où on le regardait !

- Comment fais-tu ? En général, celui qui brille sur scène est quelconque dans la vie...

- Ah ?

- En général oui. Dans ton cas, non. Tu te vois ici et tu te vois sur scène ?

-Non.

- Ici, tu es un jeune homme détaché, rêveur, avec quelque chose qui captive. Ils te courent après, ils t'adorent tous ! Et tu réussis à les garder calmes. Tu es affectueux et détaché, c'est extraordinaire ! A chaque fois, je pense que quelqu'un va te coincer en affichant son désespoir amoureux mais tu restes naturel, amical ! Je ne sais pas combien de temps tu vas les tenir sous ton charme comme ça sans qu'ils ne s'énervent trop mais le fait est que tu es doué !

- Je cherche des amitiés.

- Non. Je crois que tu ne cherches personne. Ainsi, on ne t’atteint pas.

-Je suis très bien seul.

- Oui, on le dirait bien. Tu restes le jeune héros de la Sylphide ! Dans le monde, tu es « ici » mais nous tiens en respect. Quand tu danses, tu es « là » donc, tu échappes encore à tout le monde. Ce domaine de l'Idéal, nous ne l'atteignons pas. Cependant tu nous fascines « Ici et là »...

- Je ne sais pas ce que tu veux dire.

- Bien sûr que si, tu me comprends! Tu sais, je vais souvent te voir danser. Tu es si magnifique ! Dans un autre monde, vraiment. Tout vient de là...

- Je danse. Je suis un danseur classique et...

- Et tu fais ton travail ? Allons Erik, pas avec moi !

- Je veux le meilleur car la danse le veut !

- Oh, oh ! Et ta merveilleuse ballerine ?

- Elles sont merveilleuses !

-Tu sais ce que je veux dire !

- Elle arrive, celle que je cherche. C'est tout ce que je veux savoir...

-Je ne le sais que trop bien, charmant idéaliste...

 

DE DOS

Et il continua d'observer le danseur qui tenait toujours le rôle  du beau jeune homme « qui traîne tous les cœurs après soi ». Il avait été amoureux. On l’avait déçu. Il était faussement sage. C’était à creuser d’autant qu’il était très désirable. Qui pouvait-il être ? De lui, Julian, il semblait ne retenir que le lettré mondain, le snob à l’ironie mordante. Il fallait le forcer à voir autre chose. A plusieurs reprises, il s’arrangea pour que le danseur le surprenne en bonne compagnie. La première fois, il plaisantait avec un tout jeune homme qu’il attira à lui ; la seconde, il embrassait un autre jeune homme. Erik fut contraint de réagir :

- Je n’ai pas fait exprès, je ne pensais pas…

- Je sais bien.

Le regard aigu que le décorateur posait sur lui le mettait à nu. Ce qu'il lui montrait, il ne voulait pas le voir. Ces garçons lui ressemblaient étrangement...

- Ils sont jeunes, comme tu as vus…

- J’ai vu.

- Certains restent dormir.

- J’ai noté cela.

- Tu as des questions ?

- Non, je n’aime pas être indiscret.

- Tu ne l’es pas. Tu as le droit d’être curieux.

- Ils sont majeurs ?

- Ah, tout de même ! Oui, ils le sont. Je ne suis pas fou. Ils savent que tu es danseur classique. Ils aimeraient parler avec toi.

- Ah mais je…

- Comment ?

Il éluda. Plus tard, quand il se rendit compte que Julian, à qui il arrivait de partir des nuits entières, revenait dans un état étrange, il fut contraint à nouveau de questionner :

- Tu as l’air très fatigué…

- C’est fatigant.

- Quoi ?

- Mais la chasse, Erik…

- Tu as une griffure sur la joue…C’est une griffure ?

- Oui, Erik. Va savoir qui chasse et qui est chassé…Je continue ?

- Non.

A nouveau, il y eut ce regard rusé. Était-ce celui d’un prédateur ?