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Erik, qui s'ennuie à Londres, rencontre Julian Barney, un américain expatrié qui aime l'art et la danse. Ils partagent un appartement. 

- Danseur étoile, à Copenhague, c'est cela ?

- Oui.

- On ne sourit pas beaucoup au Danemark, me semble- t-il ?

- Ça nous arrive...

- Ah, une bonne nouvelle ! Et pourquoi Londres ?

- On m'a proposé un contrat et j'ai obtenu un congé ; j'aime Londres. C'est une ville fantastique. Et je suis très heureux de danser ici.

- Eh bien ! Ta façon de parler est si théâtrale, tout d'un coup...

-Je suis passionné. Je vais danser dans  le Lac des cygnes,  Giselle  et  Daphnis et Chloé. Ah et dans La Sylphide  aussi ! C'est un merveilleux programme !

- Qu'est ce qui est merveilleux là-dedans ? Retrouver à l'English National Ballet Peter Schaufuss, ton collègue danois ? C'est lui le directeur, non ?

- Ah, bien sûr, c'est un compatriote ! En fait, je voudrais travailler avec beaucoup de ballerines et former vraiment une équipe avec chacune d'elles. Chaque ballerine est différente. On ne peut avoir le même style, la même approche d'une danseuse à l'autre et il faut en quelque sorte changer ses couleurs, les adapter aux siennes pour créer un vrai échange...

- Erik, que de lyrisme ! Dis-moi, les ballerines étaient si barbantes à Copenhague ?

- Mais non ! Je veux dire qu'une bonne association entre un danseur et une danseuse peut vous faire approcher d'une sorte de perfection ! Tu vois ce que je veux dire ? Quand on veut la beauté, quelque chose doit se cristalliser entre deux interprètes. Avec la bonne personne, cela peut être une vraie communion !

- Eh là mais quel colocataire ! Tu as dû être très amoureux au Danemark et ça n'a été comme tu voulais !

Encore très jeune et hiératique, Erik contrait les tentatives d'un homme roué, habitué à plus de faiblesse chez des jeunes gens de son âge. Sans en être conscient, il damait le pion à cet Américain élégant qui paraissait blasé. Sa beauté pure le suffoquait d’autant plus qu’il n’en semblait pas conscient.

- Je suis un danseur.

- L'un n'empêche pas l’autre. Tu es sentencieux parfois, monsieur Hamlet !

- Ne m'appelle pas comme ça ! Ne me ne crois-tu pas ?

- Si, mais tu es imprécis

- D'accord. Alors oui, j'ai été amoureux.

- D'une femme ?

- Oui.

- Ah, je vois…Elle était jalouse de toi et connaissait un homme plus âgé et qui avait de l'argent.

- Voilà.

- Je ne vais pas m’appesantir d’autant que ce n’est pas drôle. Tu es vraiment un charmant colocataire !

- C’est gentil.

- Le colocataire en question aurait-il la bonté de répondre à une question simple : la Beauté t’a-t-elle déjà assailli ?

- Oui. La première fois, j'étais enfant. Mon père nous a emmenés à Skagen où il avait vécu enfant. J'ai vu le rivage, la Baltique qui rencontre la mer du Nord. J'ai été saisi violemment. C'était mon premier instant de beauté. J'ai été traversé par la joie et là, j'ai voulu devenir danseur.

-Et après ?

-J'ai eu un professeur particulier au Danemark, une Finlandaise encore belle, exigeante. Une fois, je répétai une pièce avec elle pour un concours que j'allais passer. J'étais Albrecht dans Giselle. Et à un moment, cette même Beauté est venue. C'était si dense et rare ?

- Et la troisième fois ?

-  Sérénade, Balanchine. Un bref moment sur scène. Seul. Mais c'est tout...

- Ah, ce n'est pas assez ! Où sont les ballerines ? Les vraies, les charnelles !

-J'ai aimé une ballerine ! Je viens de te le dire.

- Si décevante ! Les vraies sont là.

Julian avait trente-quatre ans. Aussi extroverti qu'Erik était secret, ils s'apprécièrent très vite. L'appartement qu'ils partageaient était vaste et original dans sa disposition. Un grand nombre de petites pièces faisait qu'on pouvait y mener par moments des existences séparées ; Il y avait deux salles de bain complètes et deux pièces servant de cuisine. La partie qu'occupait Julian était encombrée de meubles anglais et américains, de tentures, de tapis, de lampes et de vases pleins de fleurs exotiques. Celle que devait occuper Erik lui avait été livrée vide. Il était libre d'en faire ce qu'il désirait. Au départ, il en fit un espace plutôt neutre avec quelques meubles aux formes pures : armoires, étagères, tables, fauteuils, chaises. Il ajouta des tableaux abstraits et des statues diverses. Il y avait une reproduction d'un marbre de Camille Claudel qu'il aimait bien. Un buste de femme qui ne pouvait être que celui d’une danseuse. Le visiteur qui allait d'un bout à l'autre du logement ne pouvait être que stupéfait car l'espace crée par Julian était luxuriant et chaleureux alors que celui qui abritait Erik était élégant, pur et intemporel. L'émerveillement naissait quand on passait de l'un à l'autre car, paradoxalement, les deux décors s'harmonisaient. Ni Erik ni Julian ne firent la moindre remarque sur le décor de l'autre et s'il devient coutumier au danseur de s'asseoir dans un vaste fauteuil de cuir qu'il n'aurait jamais eu l'idée d'acheter, il parut évident à Julian de s'installer sur un pouf face à un grand tableau abstrait qui ne lui évoquait que des variations sur le bleu. Ils furent vite amis. Aussi rigoureux dans son travail qu'excentrique dans la vie, Julian Barney adorait donner le change. Organisant réception sur réception, il passait pour un dandy oisif et cela l'amusait car il n'était nullement paresseux. Il venait de Boston où sa famille était prospère. Son père gérait ses nombreuses propriétés foncières et sa mère était passionnée d'art. Elle adorait les Préraphaélites anglais et était l'auteur de plusieurs monographies les concernant. La culture de Julian dans le domaine des arts était encyclopédique mais il la teintait toujours de bienveillance et ne parlait jamais sans humour. Il était très demandé comme décorateur au théâtre et à l'opéra et quand il travaillait sur un projet, plus rien n'existait. Brun, le teint pâle, il avait un long visage un peu maladroit tempéré par de beaux yeux brun doré et une bouche sensuelle. Toujours vêtu avec élégance, il mélangeait les styles ce qui le rendait unique. L'imiter était difficile car les alliances de vêtements, de tissus et de couleur qu'il réalisait n'étaient réussies que sur lui. Ainsi vêtu et élégamment coiffé, il affectait de détester le thé, de ne jamais lire le Times et d'adorer la côte est. C'était un Bostonien chic, il le soulignait. Il se voulait très Nouvelle-Angleterre. Il savait ce que bien des Anglais pensaient des Américains mais sa bonne éducation, sa solide formation dans une école chic et sa réputation élogieuse fermaient toutes les bouches.