UNIVERS DEPRIMANT

Elle ne lut rien à Cannes, occupée qu'elle était à marcher et à se remémorer sa vie ancienne. Elle revit le port, la partie ancienne de la ville et l'académie Fontana rosa qui était fermée pour cause de travaux. Elle dîna dehors avec Martine.

Au retour, puisqu'elle était au calme et avait envie de nouveauté, elle entama la lecture du roman gothique de Daniel Webster et fut suffoqué. Ce n'était rien de dire qu'il avait du talent...Quelle noirceur et soudain quelle lumière ! Ce gentleman versé dans l'art de l'exorcisme était un bienfaiteur ! Le beau jeune homme lui devait son salut et son heureuse vie à venir...

Quant à l'autre roman, elle le trouva très bien écrit mais étouffant. Il fallait avoir de l'audace pour faire passer la guérison du jeune héros par l'abondance de rapports sexuels qu'il avait avec son thérapeute. Tout le texte reposait sur l'enfermement et la frénésie érotique. La nuit était omniprésente. Irène admira le travail du romancier mais resta critique sur la tonalité strictement homosexuelle de l'univers décrit et sur la misogynie qui le sous-tendait...

Sur chacun des livres, figurait une photo de l'auteur. Assez bel homme, ce Webster, mais personnage singulier. Gay à l'évidence mais traçant se route seul. Respecté comme écrivain mais apparemment peu mondain...Intriguée, elle chercha à en savoir plus sur lui. Il écrivait depuis longtemps et cultivait le mystère autour de sa personne. Il avait une sœur nommée Diane, qui était peintre. Irène se renseigna sur elle-aussi. Douée. Univers étrange mais très construit. Elle peignait des villes ou des personnages se promenaient nus. Ils avaient des têtes d'animaux. Elle venait de réaliser une série de portraits où elle reprenait cette dualité. Cette fois, la personne était représentée avec un tête d'animal mais un buste humain. Dans ses bras, elle tenait sa tête humaine. Curieuse démarche. Une douzaine de portraits étaient présentés. Irène les passa en revue. Le dixième représentait un jeune homme torse nu doté de deux visages. Il en usait à priori comme de masques. Le premier était une tête de faucon. Le second était humain. Le visage au teint pâle, aux grands yeux gris-bleu et à la chevelure blonde et bouclé, était d'une beauté troublante. C'était celui de Niels Lindhardt. 

Niels...Celui qui s'appelait Raphaël au début. Dieu guérit.

C'était un portrait qui datait de trois ans. Ainsi, le danseur était aux États-Unis et connaissait la sœur de l'écrivain. En poursuivant ses investigations, elle finit par tomber sur une photo où Niels posait entre Diane et Daniel Webster. Une fête quelconque à Albany, dans l'état de New York, il y avait déjà plusieurs années. Le danseur avait l'air fatigué, presque anémié. L'encadrant, les deux Américains portaient beaux et paraissaient presque arrogants...

Des carnassiers...

 Restait à consulter le site de Niels car elle ne doutait pas qu'il en eut un. Présentation classique. Belles photos. Parcours brillant d'un virtuose de la danse mais rien de plus. Il jouait la carte de la sobriété. Continuant ses recherches, elle tenta d'avoir une vision globale de sa carrière. Formé au Danemark et en France, il avait fait un sans faute en Angleterre. Aux Usa, ça paraissait plus compliqué. Après New York et le Ballet de San Francisco, il y avait un trou inexplicable. Que lui arrivait-il ? Le visage de Niels Lindhardt s'imposa à elle. Il était tel qu'il était à dix-huit ans. Un beau visage adolescent aux yeux clairs et à l'expression décidée

-Surtout, ne fléchis pas ! Reste un danseur !

Entendrait-il ?

Elle était encore perplexe quand Martine lui apprit la nouvelle :

-Cet écrivain américain dont tu as acheté deux livres, tu sais qu'il est sur la Côte d'Azur ? Il serait même à Cannes dans quelques jours. N'est-ce pas étonnant ?

Irène ne répondit rien. Elle était déroutée. Tout était étouffant chez Webster. Cependant ce fut la même Martine qui lui dit :

-Oh, il fera des signatures ; cela pourrait être amusant.

Irène finit ses lectures et Martine réserva de nouveau un hôtel.