le-documentaire-sur-france-culture-vu-par-irene-omelianenko,M217718

Irène était depuis deux ans à Cotignac quand le visage de Niels Lindhardt s'imposa à elle. Il était tel qu'il était à dix-huit ans. Un beau visage adolescent aux yeux clairs et à l'expression décidée. Elle eut soudain l'intuition que ses relations avec le jeune homme ne s'étaient pas limitées à Cannes mais que l'un et l'autre étaient restés en contact pendant quelques années. Mais sous quelle forme et pendant combien de temps ?Les souvenirs d'Irène allant se précisant, elle se remémora des articles lus sur ce Niels Lindhardt devenu danseur à Londres. C'était une femme, un Danoise qui parlait dans un magazine. Elle avait repéré Niels très jeune et l'avait beaucoup aidé. Cette femme...Elle revoyait son visage...Oui, une belle blonde au visage un peu marqué par le temps. Le genre à tomber amoureuse d'un danseur très jeune et à...à...Le cœur d'Irène s'était mis à battre violemment. Amoureuse mais à sa manière elle l'avait été aussi de lui, peut-être pas comme cette femme car elle avait eu peu de relations avec lui mais tout de même...Oui, elle avait tenté de suivre sa carrière. Il avait essayé de la voir à Paris, laissant des messages sur son répondeur...Il était vraiment beau...Après Londres, il était parti à New York. Et là, il y avait quelque chose qu'elle n'avait pas supporté...Et elle avait, elle avait fait quelque chose...Mais quoi ? Tout s'embrouillait.

Elle poussait des cris, elle repoussait des chairs, elle lui faisait du mal, elle l'entendait geindre, se plaindre, tenter de comprendre...

Comprendre quoi ? Elle avait été très malade tandis qu'il dansait et se faisait applaudir...Sauf s'il y avait autre chose...Mais quoi ? Il lui fallut un peu de temps encore pour que tout revint. Boston, l'avion qui s'était écrasé. Elle s'était glissé dans son corps et avait reculé le temps. A l'aéroport, il guettait son vol pour New York. Oui, c'était cela ! Raphaël ! Niels ! Et la-bas, il y avait quelqu'un qui...

 Webster, quant à lui, rongea longtemps son frein. Niels ne cédait pas et il ne voulait pas le poursuivre là où il semblait s'en sortir plutôt bien. Car il avait réellement fondé une troupe et faisait surface ! Tout de même, quand il reçut de l'université de Stanford une invitation à un séminaire d'écrivains, il sauta de joie. C'était la preuve que la singularité de son œuvre était prise au sérieux. Terridge en Enfer, publié à la hâte, plaisait. Daniel avait d'abord pensé sacrifier à la morale, faisant s'opposer un homme mûr et une femme jeune et jolie mais il s'était repris. Cette histoire, c'était une histoire d'hommes, non ? La femme qui y paraissait était une exaltée...

 

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-Stanford ! C'est à Palo Alto. Très bien, Daniel, magnifique. Tu te décides enfin à t'extirper de Brooklyn...

-Je me déplace pour défendre mon œuvre mais il est vrai que je ne vais rarement aussi loin. Sur ma présence, quelle est ta position ?

-Que veux-tu dire par là ? Si je veux te voir, c'est ça ? Oui, si ce n'est que je travaille à San Francisco. Mais, c'est la Silicon valley, donc pas si loin que cela...Tu es logé par l'université, bien sûr...

-Bien sûr.

-Reste quand ton séminaire est fini. Ce sera plus simple pour se voir. C'est une ville superbe. Tu vas adorer.

La voix de Niels était ferme. Elle trahissait un grand contentement. C'est Webster qui disait oui, ce qu'il n' avait quasiment jamais fait. Du reste, il le tint au courant. Il s'était fait prêter un petit appartement à Nob hill, le quartier chic situé sur les hauteurs. Ceux qui y vivaient seraient à Paris aux dates où Daniel viendrait, ce qui était parfait. Qui étaient ces amis ? Webster n'en sut rien pas plus qu'il ne réussit à faire dire à Niels, qui serait très disponible pour l'accueillir, où se trouverait son compagnon pendant cette période. Il fut assuré de faire beaucoup de sorties, d'aller à des spectacles et d'être ébloui. Pour le reste, Niels ne fut pas bavard.

Voyant s'approcher le moment de son départ, Daniel se reprit en main. Il perdit du poids, se remit à faire de l'exercice et fit une croix sur le whisky. Même si les photos de presse étaient flatteuses, il savait s'être laissé aller. Or, Niels rayonnait.