ETRANGE 1

-Venir en Californie ?

-Et t'arracher à Brooklyn, oui...

Au fil du temps, comme Daniel, très occupé par les derniers ajustements à la seconde mouture de son roman, se montrait peu loquace, le jeune homme espaça ses appels. L'écrivain en fut blessé. Il s'était cru si fort...Toujours très amoureux, il refusait de quitter son territoire et d'aller voir son jeune compagnon. Ne pouvant plus le prendre presque brutalement, le faire gémir de plaisir et s'enivrer de sa semence, il déclinait. Il trouva quelques expédients sans intérêt. Il eut des amants de passage. Mais Niels lui avait enlevé l'essentiel : sa peau, sa bouche, son anus, sa salive, sa pisse et son foutre...Au fond, Webster en était arrivé à ce qu 'il trouvait dérisoire chez les autres. Vouloir se contenter de contacts physiques puisqu'il n'y en a plus qu'un qui aime...Si Niels était resté à New York, il se serait abaissé à cela, quoi qu'il en dise...

Toutefois, Niels n'était pas hors d'atteinte. Ne se souciant pas du décalage horaire, le jeune homme appela une nuit.

-Je viens de finir ton dernier roman. Excellent, vraiment !

-Celui qui était ensorcelé...

-Daniel ! Cette idée de faire de notre histoire un roman gothique...C'est...C'est brillant, tu sais. Je suis désolé de t'avoir raillé.Tu n'as pas pu tout dire, je le vois bien, mais ce que tu as écrit m'a terriblement touché. Tu as un vrai talent d'écrivain !

-Ah, tu t'en rends compte !Il est vrai que tu as du temps pour lire ! Toujours dans ta librairie ! Alors sache que j'ai presque terminé une version plus conforme à la vérité de notre histoire. Terridge en enfer.Tu la lirai ?

-Bien sûr mais pas dans la librairie. Je n'y travaille plus.

-Les Ballets de San Francisco ?

-Je n'y ai pas passé d'audition. Pas la peine d'être moqueur. Non, j'ai rencontré d'autres danseurs. On forme une petite troupe. On crée des chorégraphies.

-C'est mieux ?

 

ETRANGE 2

-Oui, c'est mieux. Ce sont de vrais danseurs comme moi. Ils sont solides et créatifs ! On peut faire quelque chose de bien. Et puis, tu peux prendre l'avion ! Tu peux venir !

-On te touche, on t'embrasse, on te caresse, je le sais. Qui est-ce ! Qui est-ce ! Niels, ça me met mal à l'aise, tu es au cœur de tout ça. C'était une tempête, tout était si difficile, souviens-toi...

-Je me souviens.

-Alors pourquoi non !

-Juste, non. Reviens.

Mais Niels, qui tentait sa chance après un grand revers, ne pouvait plier. La nuit où il avait pour la seconde fois les dépendances à Albany, il était allé au bout de lui-même. Irène, vivante, s'éveillait. Elle n'était plus en lui mais le guidait.