niels POSSIBLE

-Tout est incroyablement dense, tout est métaphysique ! Ne pense pas à ses rencontres éphémères, Niels, elles n'étaient rien. N'oublie pas aussi que tu as recherché la compagnie de plusieurs hommes...Non, ne t'agite pas ! De ceci, je ne fais pas reproche, tu étais dans ton bon droit. Du reste, tu aurais pu comprendre que là était ta vraie recherche...Encore que non  car c'est à moi que tu étais promis !

Confus, le jeune homme ne savait que faire. Daniel le laissa incertain quelques jours encore puis revint vers lui.

-Tout va bien. Nous allons pouvoir reprendre nos étreintes...

Elles redevinrent si fréquentes que parfois, Webster devait se montrer ferme.

-Je te laisse quelques heures, je dois écrire. Dès que j'ai fini, je te prends de nouveau... Tu n'as pas d'inquiétude ?

-Non Daniel.

-Reste ainsi, reste nu. C'est aussi bien.

-Oui, je vous attends ainsi.J'ai déjà hâte...

-Je durerai en toi. Je sais quels sont tes besoins...

Webster justifiait les demandes les plus folles et avait désormais toujours gain de cause.

-Je ne suis ni un vampire qui se nourrit de toi ni un fornicateur qui te soumet à ses caprices ! Niels, ne crois pas que je me repaisse de ton corps pour le vil assouvissement de pulsions basiques. Si tu avales mon foutre et bois ma pisse et si je fais de même, c'est pour te délivrer, te purifier ! Oui, je te libère ! N'y a t'il pas un jour où je ne prouve ma dévotion ? N'as tu pas conscience de tout ce que je fais pour t'aider ? Tu as été frappé mais tu vas redevenir magnifique ! L'amour que j'ai pour toi est d'essence divine...

Niels, qui adorait Daniel, en était persuadé. Du reste, il soigna sa blessure, et reprit du poids. Son sommeil redevint régulier et il se remit à aimer la vie. Au bout de quelques semaines, il se mit à courir dans Brooklyn et fit de longues promenades avec Daniel, allant souvent jusqu'à Manhattan. Quand il se sentit prêt, il gagna un studio de danse où il recommença à s'entraîner. Cependant, il avait été limogé du New York City ballet de façon très cavalière. Il ne pourrait retrouver son niveau d’antan.

-C'est très injuste, Daniel !

-Oui, ça l'est.

Naïvement, le danseur pensait à se faire engager par une autre troupe d'envergure sur le sol américain et ne désespérait pas d'y parvenir. Il méconnaissait les desseins de son compagnon et ceux-ci allaient dans une direction tout autre. Il importait peu que Niels retrouvât le succès comme danseur classique car Webster n'en voyait pas l'intérêt. Il voulait bien sûr que son partenaire allât mieux. Il lui suffirait alors de se produire de temps en temps dans une toute autre compagnie qui serait axée sur la danse contemporaine. Un temps, il ferait ainsi puis il ne ferait plus rien. Ça n'avait aucune importance. Il était sa créature, celle sur laquelle il viellait jalousement. C'était à lui de lui construire l'avenir auquel il n'aurait jamais songé lui-même. Le reste était dénué d'intérêt mais bien sûr, il ne laissait rien paraître.

-Je ne dirais pas que je me suis blessé.

-Tu ne le diras pas.

-Je ne dirai pas non plus que j'ai connu une sorte de nuit. Même une dépression nerveuse, ça ne conviendrait pas. J'ai dû aller au Danemark ou en France...

-Oui, c'est une bonne idée.

Comme les fêtes de fin d'année se profilaient, il lui dit :

-Nous irons à Albany, chez ma sœur.

Et ils y allèrent. L'hiver était arrivé et le trajet entre New York et Albany fut marqué par le dénuement et la grisaille des paysages. A leur arrivée, ils furent accueillis par une Diane solitaire, vêtue de lainages marrons et couverte de bijoux anciens. Elle fut plus mondaine que chaleureuse, dévora Niels des yeux et leur attribua la même chambre. Se débrouillant pour être seule avec le jeune homme, elle lui dit :

-Vous êtes magnifique ! Daniel est vraiment le compagnon qu'il vous fallait. Vous portez beau l'un et l'autre et dans des genres très différents. Ah, vous avez un bel avenir !

Toujours sous le charme de Webster, le danseur rit et abonda dans le sens de cette femme étrange. L'écrivain arrivant, elle renouvela ses compliments tandis que celui ci passait autour des épaules de son jeune compagnon un bras protecteur.

 

WEBSTER POSSIBLE

Les jours suivants, ils s'accoutumèrent aux lieux. Quand Niels s'était trouvé chez elle en compagnie de Liza, l'artiste conduisait un de ses séminaires de peinture qu'elle aimait à donner. Aussi était-elle entourée de stagiaires qui, enchantés, de leur séjour, fêtaient leur départ. Cette fois, il n'y avait personne et la maison d'Albany lui parut à la fois plus belle et plus étrange. Elle était vaste et dotée de nombreuses dépendances. Que Diane pût s'y épanouir car elle y formait de nombreux peintres se comprenait, pas qu'elle y résidât seule était plus déconcertant. Qu'y faisait-elle quand elle ne peignait pas ? Il interrogea Daniel

-Tu penses que Diane s'ennuie par moments?

-Mais oui !

-Elle ne m'a jamais dit que c'était le cas. C'est sa ville. Elle sait quoi y faire. Et puis, elle a son art...

Niels, qui avait vu Daniel écrire des heures durant dans son appartement de Brooklyn, pensa qu'elle était semblable à lui. Elle s'immergeait tout entière dans les sujets choisis et ignorait le passage du temps. L'écrivain lui donna raison :

-Diane et moi sommes hors du temps ! Notre œuvre nous accapare et nous nourrit.

C'était sans doute vrai mais l'un et l'autre étaient très terriens aussi et captateurs...