APM 1

Son appartement était beau et ancien. Situé dans un immeuble des années quarante, il avait de belles proportions, des parquets dans toutes les pièces sauf la cuisine, un grand séjour aux hautes fenêtres, une chambre à laquelle succédait un dressing et une pièce qui avait transformée en bureau. Les étagères de livres couraient le long des murs et il y avait partout des bibelots qui créaient une ambiance un peu folle. Grand vase d'inspiration chinoise, statuettes de chiens, petit nécessaire de manucure, lampes au pied torsadé, sculptures évoquant des corps étranges, anciens programmes de concert, fausses fleurs...Le mobilier datait des années cinquante. Il avait été chiné et agencé avec soin car il devait répondre à une exigence de beauté et à une autre, de confort. Enfin, il y avait des miroirs et des encadrements. Pas de tableaux mais des photos insolites représentant des paysages si inattendus qu'il fallait un montage pour les avoir créés.

Le bureau était vraiment celui d'un créateur au travail. A côté de l'ordinateur s'empilaient toutes sortes de classeurs, de carnets de notes, d'albums photos et de livres ouverts à des pages précises. Il y avait au mur les affiches des films que Webster avait réalisés et les récompenses encadrées qu'il avait obtenues.

La chambre était plus sobre. Elle était blanche et verte et on y trouvait de nouveau beaucoup de livres mais cette fois peu d'objets sauf usuels. La fantaisie revenait dans la salle de bain où tout évoquait les années cinquante, des rideaux au mobilier en passant par les produits de toilette et la décoration.

-C'est singulier ici...

-Seulement singulier, Niels ?

-Assez beau...Étrange...

-Tu t'habitueras...

-Ah ? Je ne crois pas.

-Je crois que si mais bref... Tu habites Chelsea, je crois ? Couleurs claires, décoration minimaliste et meubles fonctionnels, comme il en existait au Danemark. C'est cela ?

-Vous n'êtes jamais venu !

-Donc, je ne me trompe pas. Tu penses avoir atteint un summum du goût mais tout est très impersonnel. Hein ? Ce qui est audacieux, c'était d'avoir un univers comme le mien car il ne répond qu'à très peu des exigences actuelles du Beau et du paraître et pourtant, il est unique ! Immeuble salubre et peu sonore mais d'apparence quelconque. On ne s'attend à rien d'exceptionnel et on découvre, si on y est convié, un appartement qui ne ressemble à aucun autre...

-J'ai vu quelques courts métrages que vous avez réalisés.

-Oui, Diane m'a dit. Ils t'auront déconcertés ! Ces pauvres errants qui n'arrivent à rien...Non, ne dis pas le contraire !

Niels pourtant, tentait de faire bonne impression.

-Non, je...

-Stop, j'ai dit ! Tu m'as lu aussi. Mon dernier roman, entre autre. Je suis certain que mes deux clochards te déplaisent mais Chris et Ed font un tabac. On essaie même d'acheter les droits de mon roman pour faire un film...

-Je ne suis peut être pas...

-Silence à la fin ! Tu n'aimes pas, voilà tout.

 

APM 2

Le jeune homme rougit et se tut mais Webster que cette maladresse enflammait, continua d'attaquer :

-Quant à toi, tu danses ! J'ai surmonté mon ignorance de la danse classique, tu sais et je suis allé te voir. Aérien, beau, bien formé...Combien de femmes doivent ne plus en pouvoir quand tu danses torse nu ? Et combien de pédales doivent jouir en rêvant de toi, une fois rentrées chez elles...

C'était le moment de se venger et de renvoyer ce fier amant à ses manquements.

-Vous ne savez même pas de quoi vous parler !

-Ah ?

-Vous réduisez le ballet classique à une exhibition de corps jeunes et aptes à faire fantasmer ! S'il en est ainsi, pourquoi vous êtes déplacé ?

-Oh, jolie parade ! Tu vois, tu me fais sourire ! Pourquoi ? Mais parce ce qu'il ne saurait y avoir de prince Siegfried plus juste ni de Lac des Cygnes plus réussi. Parce qu'il faut t'avoir vu danser Balanchine et te plier aux directives de nouveaux chorégraphes pour savoir qu'on n'est pas là pour rien. J'ignorais tout, Niels. J'ai du voir quelques ballets classiques avec Diane, quand j'étais gamin et depuis, rien. Mais avec toi, sur scène, un monde s'ouvre...

Tout de même, il y avait de quoi être touché et le jeune homme le fut. Intrigué par ce que Daniel lui avait dit d'Irène, il fit front :

-Elle a perdu conscience. Avez-vous le moyen de me le prouver ?

Webster entraîna Niels dans son bureau, ouvrit son ordinateur et après avoir invité son invité à s'asseoir, il lui montra un premier article, Le Long sommeil d'Irène Diavelli...Elle était recluse depuis un an et demi et nul ne savait si elle reprendrait conscience.

-Alors, jeune incrédule ?

-C'est troublant.

-Mais il en faut plus ?

-Oui, Daniel.

-Parfait...

Le cœur de Niels se mit à battre. C'était une revue cannoise où il était question de l'Académie Fontana rosa. Il y était mentionnée qu'une pianiste illustre en son temps y avait travaillé et laissé un vif souvenir. Elle était malheureusement tombée malade et avait perdu conscience à Paris. On la soignait...

Observant Niels de profil, Webster mesura son trouble et en profita pour se pencher vers lui.

-Alors...

-Je ne peux pas le croire...

-Pourtant, c'est une morte vivante !

La respiration du jeune homme était plus saccadée et il semblait perdu. Daniel lui montra quelques articles sur des cas similaires. Des malades qu'on nourrissait par sonde, encadrait mais restaient inconscients. Il lui donna même le nom de la clinique où séjournait Irène. Le jeune homme bondit :

-Je suis en bonne forme, je peux aller la voir !

-Elle ne peut guère être vue que par ses proches. Tu seras refoulé. Et du reste, pourquoi ferais-tu cela ? Elle s'est emparée de toi !

-Je la préfère à vous, quelle qu'elle soit.

-Et tu as tort. C'est avec moi que tu dois être, pas avec elle.

-Vous m'étoufferez.

-Non ! Tu comprendras pourquoi je ne qu'être son adversaire et tu verras la fausseté de ta position...

Niels, raidi, hocha la tête violemment :

-Non. Elle me laisse libre, elle.

-Tu n'as pas toujours dit ça.

-Je danse. Elle aime que je le fasse. Elle me regardait tant !

-Et pour cause.

Webster poussa la porte de sa chambre et ouvrit tranquillement le lit puis provoqua Niels du regard. Celui-ci se défendit.

-Webster, c'est sans issue.

-Oh que non...Niels, mon ange, mon Raphaël. Regarde, tu en as très envie, tu trembles...Tu te souviens ? On s'entend parfaitement...C'est bien, oui, c'est bien, continue de retirer tes vêtements...

Dans les draps frais, le danseur perdit toute contenance, son amant le comblant. Il s'endormit dans ses bras. Au matin, celui-ci lui dit orgueilleusement.

-Mets de l'ordre chez toi et reviens ici. Je te laisse deux jours. Tu vivras avec moi.

-Elle ne fait rien de mal.

-Tu ne peux croire à ce que tu dis..

-Si je résiste, vous me contraindrez à obéir ?

-Je ne compte pas venir chez toi et je ne t'attendrai pas à la sortie des artistes.Tu viendras de ton plein gré.