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Il rit et fut d'accord. Les toiles de Diane étaient aussi étranges que magnifiques et elles étaient bien plus grandes que celles qu'il avait contemplées dans son atelier à Albany. Il fut ravi de les voir et troublé aussi : ces villes qui ne ressemblaient à nulle autre, ces êtres hybrides, ces couleurs parfois dérangeantes...Manifestement, on encensait Diane et on lui achetait son travail. Il devait exister des yeux différents des siens, aptes à voir dans ses œuvres bien autre chose que ce qu'il y mettait lui-même ou se contentant simplement d'évaluer la valeur de ses tableaux sur le marché de l'art...Niels, lui, ressentait un malaise mais il n'aurait su l'expliquer à Diane Webster. Du reste, il bavarda à droite et à gauche avec quelques inconnus et après quelques verres de champagne, il prit congé. Il était soulagé : Daniel ne s'était pas montré.

Le lendemain, il rejoignit l'artiste peintre avec sa prestation sur scène et ils dînèrent.

-Vous savez, lui dit Diane, vous aviez, quand je vous ai vu, une beauté crépusculaire. Vous étiez défait. Et là, vous rayonnez ! On doit être très amoureux de vous...

Il lui parla de la jeune fille dont il se rapprochait. Elle eut un sourire de connivence. Il escomptait qu'il ne serait que très peu question de l'écrivain, mais Diane se mit à parler de lui.

-Vous aurez remarqué que Daniel était absent à mon vernissage. Il n'était pas à New York ce soir là mais il est de retour. Vous lui aviez fait forte impression. Niels, mon frère n'est pas quelqu'un qu'il faut négliger...

Le danseur rougit :

-Que voulez-vous dire ?

-Peut-être ne vous êtes vous pas compris mais Daniel est, je vous assure, un être complexe qui a un vrai talent d'écrivain. Il est sensible à ce que vous êtes. Vous gagneriez à vous revoir...

Puis, comme Niels demeurait silencieux, elle se pencha vers lui à travers la table et fit mine de murmurer.

-Vous allez très, très bien ensemble. Vous comprenez ?

Le danseur s'empressa de la dissuader mais il ne fut pas convaincant. Elle ne le quittait pas des yeux et le raillait doucement.

-Oui, vous voudriez une Américaine mais lui, il est là. Ce ne sont pas les mêmes voies, je le reconnais...Ne vous débattez pas ainsi. Vous savez, si moi, je suis sensible à votre beauté, imaginez ce qu'il ressent lui...

Niels craignit que le reste du dîner fût gâché mais elle eut du tact et changea de sujet. Toutefois, le vert était dans le fruit. Il le savait, il allait se trouver face à Webster.

Quelques jours plus tard, il sortait du Lincoln Center et allait s'engouffrer dans un taxi quand il entendit une voix derrière lui.

-Raphaël ! Raphaël !

Il se retourna. Daniel était là, vêtu d'un costume de demi saison et d'un imperméable. Ses yeux brillaient étrangement.

-Je m'appelle Niels.

L'homme fit la grimace.

-Oui, c'est aussi ton prénom. Mais tu t'appelles aussi Raphaël. Aucune magie là-dedans. Nous avons dormi ensemble, tu dois t'en souvenir et tu parlais dans ton sommeil. Tu allais mal à cette époque là..ça te dit quelque chose?

-Oui, oui bien sûr.

-Ah, tu vois !

Je dois partir.

Daniel ne se démonta pas.

 

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-Moi-aussi. Avec toi. Nous allons chez moi.

-Non, il y a longtemps que nous nous sommes vus et j'ai...

-Tu as ?

-Changé.

-Permets moi de vérifier...

Niels chargea.

-J'ai été souffrant puis moins. Je ne vous ai jamais contacté. C'est clair, non ?

-Elle te suffisait.

-Oui, c'est exact. C'est toujours la cas. Irène Diavelli est un modèle pour moi. Du reste, nous échangeons beaucoup. Nous nous téléphonons, nous écrivons.

Webster prit un air ahuri, toussota puis pouffa de rire.

-Niels, tu n'es pas beau joueur !

-Vous n'acceptez pas cette vérité !

-Mais quelle vérité ! Elle est dans le comas, ta Diavelli. Cela fait des mois et des mois. Une clinique en région parisienne. C'est arrivé tout d'un coup. Nul ne sait si elle se réveillera. Des lettres et des coups de fil, Niels ?

-Vous êtes un manipulateur. Je vois bien que...

Webster fondit sur lui :

-Je peux prouver ce que je dis. Il y a eu des articles de journaux sur elle. Tu n'es pas au courant ? Non, bien sûr. C'est ta conception de l'amour, de l'admiration. Une statue en plâtre, une photo, une bougie...Mais la réalité, surtout pas...

-Ce n'est pas possible.

-Si, ça l'est.

Niels soupira. Webster le dévorait des yeux et cette insistance qu'il avait à le faire, loin de l'irriter, le troublait au delà de tout.

-On le prend ce taxi ? On va à Brooklyn ?

-D'accord mais je ne serai pas long.

Il n'était pas crédible. Daniel le lui fit savoir en lui lançant un regard ironique. Dans le taxi, le danseur s'efforça de regarder droit devant lui mais Webster lui prit la main une première puis une seconde fois, lui passa un bras autour des épaules puis l'embrassa longuement. Niels tenta vaguement de se dégager puis s'abandonna à la science de cet amant qui l'avait si violemment troublé. Il embrassait fort bien...