QUI PORTE

1. Envoûté mais non inquiet...

 Niels garda en mémoire le séjour qu'il avait fait chez Diane Webster et son étrange rencontre avec son frère, Daniel. Comme l'avait prédit, ce dernier, Liza, la jeune danseuse, avait, malgré l'affection qu'elle portait à Diane, trouvé un vague prétexte pour ne pas rester. Elle souffrait d'indifférer à ce point Niels et ressentait violemment l'hostilité de Daniel, qui se posait en concurrent...Toujours affaibli, le danseur ne commenta pas ce départ. Si Daniel et Diane l'avaient charmé d'abord, il était clair que l'écrivain retenait désormais toute son attention. Pourtant, l'un et l'autre étaient étonnants. Ils connaissaient toutes sortes de livres, de films, de tableaux et de sculptures que parler avec eux était un bonheur et s'ils s'estimaient peu instruits sur un domaine, ils creusaient celui-ci. C'est ainsi que Niels revit avec eux des vidéos de ses ballets, autant ceux qu'ils avaient dansé avec Matthew Darson à Londres que ceux qu'il avait interprétés pour le New York City ballet. Il avait été sûr de son art et presque arrogant. Maintenant qu'il était diminué physiquement, il comprenait qu'il avait commis une erreur de jugement. Jamais il n'avait pensé que tout pourrait lui être retiré si vite. Il n'avait que vingt-cinq ans et tout cela était derrière lui. Il s'effondrait. Pourtant la rapidité avec laquelle Webster fondit sur lui pour le séduire ne le rendit pas aussi vulnérable que prévu. Se sentant en meilleure forme, il rentra chez lui, passa en revue tout ce qu'il savait sur Irène Diavelli, revit des photos de la période cannoise et réécouta ses enregistrements, des plus anciens au plus récents. Il avait beau avoir été affaibli par une maladie à laquelle il ne savait donner de nom, le fait de rendre responsable de son état cette artiste qu'il avait somme toute peu côtoyé le laissait perplexe. Il la sentait vivante en lui, certes, mais pourquoi aurait-elle voulu lui faire du mal ? Il y avait peut être un moyen de s'entendre avec elle...Cherchant que faire, Niels lui écrivit plusieurs lettres à son domicile parisien et celles-ci ne revinrent pas. C'était là un moyen désuet de la contacter mais elle paraissait ne plus avoir de numéro de téléphone. Il ignorait son adresse mél et ne trouvait jamais, dans les articles qu'il lisait sur elle, la moindre référence à une maison de disques nouvelle où il aurait pu la joindre. Elle paraissait ne plus être active comme concertiste mais il savait qu'elle avait donné à de jeunes virtuoses prêts à tout, des cours de haut niveau. C'était cela qu'elle devait faire...Il fallait rester confiant.

Niels fut surpris qu'au fil des jours sa condition physique redevint passable puis plutôt bonne. Sans nouvelle d'Irène, il avait pourtant le sentiment de pactiser avec elle. Elle était toujours en lui, il le savait, mais il l'apprivoisait, dialoguant en silence avec celle dont il tentait de comprendre les desseins.

IDIAVELLI

Je n'ai peut-être pas compris ce que vous voulez de moi, madame. Une carrière fulgurante, une mort brutale, et un nom parmi les étoiles de la danse ? Si c'est cela, je n'en aurais pas assez fait, à mes yeux du moins...J'aurais tellement voulu les toucher encore, les atteindre, être leur ange...Mais peut-être n'est-ce pas cela ! Vous voudriez juste que je ne sois pas à New York. Si j'étais à Paris, vous me verriez. Je sais comment vous m'avez encouragé quand vous m'observiez en répétition ou me parliez dans des cafés...C'est cela que vous voulez ? Que je sois plus près de vous ? Mais vous savez, je vais un peu mieux sans pour autant avoir repris le chemin du théâtre. Et là bas, que me dira t'on ? On a déjà chuchoté que j'étais fini...

Cette Irène qu'il voulait plus explicite ne lui répondit pas mais le fait est qu'il recouvra ses forces et put danser de nouveau. Il vit là le signe qu'il attendait. Elle approuvait qu'il dansât. Il surprit par son ardeur et sa rigueur, fut de nouveau distribué dans des quelques rôles puis supplanta d'autres danseurs dans d'autres car, rayonnant, il était très applaudi. Personne n'y comprenait rien...