sorcellerie

-Vous êtes tellement pâle...Ne restez pas debout. Asseyez-vous.

Niels obéit presque mécaniquement et se rassit sur le lit. Il avait peur sans savoir pourquoi. La voix de Webster était un peu basse, prenante.

-Ces malaises...Mais il y a une autre raison...N'est-ce pas ?

-Je me borne aux avis médicaux.

-Allons, Niels, Diane peint des villes fantômes ou errent des hommes à tête d'animaux et j'ai réalisé un film sur une petite fille qui voulait s'emparer d'un piano dans le ciel, vous voyez un peu où vous êtes d'autant que dans mon roman à paraître deux vagabonds travaillent de riches Américains qui n'existent peut-être pas...Dites moi ce qui se passe...

-Un fou doit parler à des fous ?

-Je crois bien.

Niels se sentait perdu. Cet homme pouvait aussi bien l'aider de façon désintéressée que le manipuler mais tout lui échappait à partir du moment où il n'était plus ce jeune Dieu de la danse à qui tous les hommages étaient dus. Il se lança.

-Mon père est mort brutalement il y a des années. Je ne l'aimais pas.

-Au moins, vous en êtes conscient et n'essayez pas de vous persuader du contraire. Continuez.

-Je n'ai pas de vrai contact avec ma mère...

-Vous n'êtes pas le seul.

-Elle m'aime mais c'est une femme faible...malade...

-En ce cas, il est préférable que vous soyez loin. Et puis, vous restez en contact, non ? Continuez !

-Au Danemark, j'ai été aidé par une femme, une ancienne ballerine. Elle est tombée amoureuse de moi et moi, je me suis rétracté...La différence d'âge, cette séduction qu'elle pensait avoir...

-Eh bien quoi ? Elle a joué avec le feu. De toute façon, qu'est-ce que vous auriez fait avec elle ?

-Tout de même, je lui dois beaucoup. Je suis égoïste.

-Elle est sans doute mariée. Dans ces cas-là, les femmes voient leur époux d'un nouvel œil. Et puis, si elle est fière, son amour propre lui a dicté quoi faire...Elle s'est remise.

-Mais alors, pour vous, il y a une solution à tout...

-Quoi ? Elle vous aimait...A la bonne heure ! Il faut être bien armé pour tomber amoureux de vous, jeune Dorian... Poursuivez...

-J'ai vécu à Cannes. Je prenais des cours de danse...

Il se mit à dire Monica, l'académie Fontana rosa et cette femme, cette pianiste. Irène Diavelli.

Les questions de Webster étaient précises et elles s'enchaînaient vite. Niels s'était assis dans un fauteuil brun et, la tête dans les mains, il répondait avec la plus grande précision aux questions de l'Américain qui, les mains serrées l'une contre l'autre, marchait de long en large. Le questionnaire s'étirant, Niels se demanda s'il aurait une fin. Elle arriva cependant et Daniel conclut de façon incisive.

-C'est elle.

-Elle ? Vous voulez dire Alexia Hubbe ?

-Non, cette Irène quelque chose...

-Madame Diavelli ?

-Elle vous possède. Elle est entrée en vous, vous l'avez compris ?

-Entrer en moi ! Mais non !

-Mais si, Niels ! Aucun rêve ? Aucun signe ?

Daniel avait l'air très agité. Il parlait avec autorité, ses yeux brillant étrangement.

-Si cela est vrai, je ne comprends pas. Elle me voulait du bien.

-Ah certainement ! Elle voulait que tu réussisses, oui mais tu as touché le sommet et elle ne sait que faire.

-Quoi ?

-Elle veut être ton histoire mais tu infléchis celle-ci de telle façon qu'elle refuse ta version des faits. Tu t'en fiches d'elle. Tu veux faire un beau mariage, envisages de tourner dans des films pour accroître ta notoriété et tu ne fais guère de sentiment en ce qui la concerne ...

-Que veut-elle ?

-Elle veut que tu suives la ligne qu'elle a tracée pour toi...

-Mais je le fais. Seule la danse m'intéresse et je ne vois pas pourquoi je ne serais pas ambitieux !

-Toi au moins tu n'y vas pas par quatre chemins ! Le souci est qu'elle a des visées différentes !

-Que veut-elle de moi ?

-Eh bien, tu me poses là un bien étrange question. Je ne la connais pas, vois-tu ? Elle aimerait que tu que tu sois un artiste qui s'abîme. Tu auras su capter l'attention, te faire accepter dans de grandes salles et on parlera de toi. Oui, mais voilà, tout s'arrêtera brutalement car tu mourras bientôt. Un accident de voiture, un basculement dans la folie qui te rendra suicidaire...Que sais-je ? Toujours est-il qu'on se souviendra de toi car tu seras mort jeune et feras rêver.

Niels, tout pâle et défait, qu'il fût, s'indigna :

-Je ne veux pas mourir rapidement !

-Je comprends ! Tu ne seras pas nécessairement un martyr de la danse, remarque, car elle a peut-être d'autres visées ! Mais comme elle te veut pour elle-seule, tu es parti pour avoir une vie courte.

-Ah non, c'est impossible !

-Tu penses donc guérir et danser de nouveau ?

-Mais oui.

-Ce ne sera pas le cas. Tu ne retrouveras pas ta position antérieure. Niels, on songe déjà à te remplacer !

-C'est impossible. J'y arriverai. Je les éblouirai et je me marierai aussi...

-Dans quelques mois, le diagnostic tombera. Tu seras hospitalisé, Niels, certes dans un joli lieu coûteux avec, en guise de jolies filles, des infirmières...

-Et ?

-Et tu mourras de consomption.

Webster prenait un ton plus intime mais Niels n'avait pas le cœur de le remettre à sa place. Avec qui d'autre aurait-il pu avoir un tel partage ?

-Alors qu'est-ce que je fais ?

Niels pâlit tellement que Webster s'approcha de lui et s'agenouilla. Il lui prit la main. Le jeune homme balbutiait.

-Vous allez m'aider ? Oui ?

-Il faut qu'elle quitte ton corps, Niels et qu'elle n'entrave plus ni ton cœur ni ton esprit...

-Qu'elle quitte mon corps...

Si Niels avait été plus maître de lui, il aurait remarqué que Webster le dévorait des yeux et affichait clairement le désir physique qu'il avait de lui mais il était tout à son affliction et paraissait plus démuni que jamais.

Sorccc

-Non, tu restes ici quelques temps car j'y séjourne et nous faisons le nécessaire....

-Mais comment...Comment est-elle entrée ?

-Tu ingères de la nourriture, tu entends des sons, tu respires...

-Par...

-Oui, les voies naturelles, encore qu'à mon avis, elle n'est pas entrée par là...

-Et par où ?

-Tu aimes faire l'amour, Niels. Ne te répands-tu pas dans le sexe d'une jeune femme quand l'envie t'en prend ? Et je ne parle pas de ce que tu fais avec un de tes amants...

Niels resta coi mais Webster poursuivit.

-Elle t'a ensemencé en quelque sorte et ne crois pas que ses buts aient été vils au départ. Elle voulait ton grandissement et ton triomphe, seulement elle-même est réduite à rien. C'est difficile pour elle, ce paradoxe...

Daniel s'était redressé et il tendait ses lèvres vers celles du jeune homme effondré. Celui-ci se laissant faire, il put l'embrasser longuement avant de l'aider à se déshabiller et quand Niels fut nu,lui-même retira ses vêtements. Le jeune homme était abasourdi.

-Qu'est-ce que vous faites ?

-Ce qui est à faire Niels...juste ce qui est à faire...

Même amaigri, le corps du danseur restait beau, la peau du torse notamment étant somptueuse. Daniel admira le bel ovale du visage, le nez droit et le bleu des yeux, passant outre la pâleur du teint et les cernes. Il fit s'allonger Niels et le couvrit de baisers puis, après l'avoir longuement préparé, il le pénétra. Quand il le fit, le danseur eut un tressaillement et parut avoir mal mais Webster, en amant passionné, refusa de se retirer de lui et lui fit longuement l'amour. Ce n'était que la première d'un grand nombre d'étreintes à venir. Au bout du compte, il le savait, cette pianiste avide lâcherait prise...

-Cela ne suffira pas, vois-tu ? Tu devras me suivre à New York. Je la ferai partir. J'ai ce qu'il faut pour ça. Et crois-moi, elle a affaire à quelqu'un de plus fort qu'elle, elle partira...

Il y avait de quoi être perplexe car c'était une discussion de fous mais Niels sentait qu'il n'avait pas le choix. Il s'était trompé. Alexia, qu'il avait cru dangereuse, était vulnérable et Irène, qu'il connaissait très mal, maléfique. Toutefois, il restait encore convaincu qu'il irait mieux et s'en tirerait. Aussi défia t'il Webster :

-Chez vous, ce serait pour longtemps...Non, je ne pense pas...

-Tu ne penses pas ?

-Je sais, vous êtes déçu.

L'ombrageux Daniel eut un rire froid.

-Tu viendras !