ETRANGE 1

En été, le New York City ballet partait de promener en Amérique et en Europe. Sachant qu'il retournerait à Paris, Niels décida cette fois de ne pas attendre le dernier moment pour contacter Irène Diavelli. De nouveau, il lui semblait important de la voir. Il apprit sa maladie et en fut effaré. Plongée dans un comas sans fin dans une chambre blanche qui ressemblait à un tombeau....

 Parallèlement, il fit des rêves étranges. Elle entrait en lui et lui en elle. Il se rendait à un concert où tous les spectateurs portaient des masques. Elle apparaissait sur scène en robe longue pleine de dentelles et restait interdite : il était le seul à être à visage découvert. Honteux, il partait se cacher tandis qu'elle jouait Satie et rentrait chez lui tout dépité. Au milieu de la nuit, il s'éveillait en sueur, ayant le sentiment que cette femme entrait en lui par effraction. Une fois à l'intérieur de son corps, elle en refermait les parois comme elle aurait fait des pans d'un manteau.

Une autre fois, il courait après elle dans la rue. Elle portait une élégante robe rouge, longue et pleines de parements et des talons hauts, de sorte qu'elle ne pouvait avancer très vite. Il finissait par la rattraper et tirait sur l'étole qui couvrait ses épaules. C'était un geste vif mais qui ne pouvait la blesser. Elle tombait à terre cependant et ne se relevait pas, face contre terre. Il sautait à pied joint sur son corps et celui-ci s'ouvrait, lui permettant d'entrer en elle.

Niels n'avait pas pour habitude de rejeter ce qui venait des rêves, aussi fut-il très troublé par le caractère très réaliste et précis de ces échappées nocturnes. Il devina sinon comprit que cette femme et lui étaient bien plus liés qu'il ne le pensait et que la léthargie dans laquelle elle était plongée était un état étrange qui, à priori, ne l'empêchait pas de communiquer...

Un peu plus tard, il se rendit compte, qu'à cause de ces rêves qui se faisaient et se défaisaient au fil des nuits, il devenait un artiste plus sensible et plus brillant que jamais. Ce pouvait être là une force !

Ce faisant, il continua de papillonner. Il savait qu'il disposait, outre sa beauté, d'une grande force de persuasion. On le voyait souvent en photo dans des magazines, à la rubrique mondaine et il dînait dans des endroits chics . Il faisait donc figure de jeune artiste lancé...

La malchance, cependant, le rattrapa. S'il lui avait été facile, au début, de cacher les atteintes d'un mal étrange qu'il ne pouvait définir, celui lui devint plus difficile au fil du temps. Il était depuis un peu plus de deux ans à New York quand la situation devint critique. Aux cauchemars récurrents qu'il faisait vinrent s'ajouter les symptômes d'un étrange anémie. Il s'affaiblissait, lui, le danseur connu pour ses prouesses techniques sur scène et soudain, manquait de force. Il commença par moins surprendre puis par s'attirer quelques critiques dépitées avant de se blesser à l'entraînement, ce qui le mortifia. Voyant moins de monde, il se surprenait à développer depuis quelque temps, des habitudes nouvelles. Il jouait passablement du piano et en acquit un de bonne qualité pour consacrer des heures entières à la musique, privilégiant les œuvres de Ravel, de Debussy, de Bartok et surtout d'Eric Satie...La musique, prétendait-il, le guérissait et l'apaisait car il supportait en tant que danseur soliste les autres danseurs de la troupe, ce qui occasionnait de grandes tensions. Pourtant, on lui retira certains rôles avant de lui suggérer avec tact, de prendre quelques vacances. Il devenait mauvais et en fut anéanti.

ENVOL ENVOL

 Liza Higgins ne dansait pas aussi bien que lui mais elle l'admirait, qu'il fut splendide sur scène ou abattu comme il l'était depuis peu. Elle avait, à Albany, dans l'état de New York, une amie qui disposait d'une grande maison de famille où elle aimait à recevoir de jeunes artistes qui passaient un cap difficile. A coup sûr, il pourrait se reprendre dans un décor aussi beau que paisible où évoluait une femme singulière et compréhensive.

Ces deux adjectifs ne rassurèrent pas Niels. N'est-ce pas ainsi que lui était apparue Alexia quand il avait, enfant, fait sa connaissance ? Et cette Irène Diavelli qui le regardait tant à Cannes quand il s'entraînait dans la « salle des jeunes espoirs » de cette académie aux murs roses, n'était-elle pas particulière et soucieuse de le comprendre ? A priori, ces femmes originales et pleines d'attention ne lui valaient rien de bon ! Mieux valait refuser ce séjour à Albany.

Seulement, Liza fut persuasive et il accepta de quitter son bel appartement de Chelsea pour la Capitale de l'état de New York. A son arrivée, il jugea la ville froide, monumentale et incroyablement provinciale malgré sa fière allure. Son amie avait intérêt à ne pas avoir menti sur la qualité de leur hôtesse, sinon, quel ennui !

Dès qu'ils se furent présentés à l'entrée de la maison et que Diane Webster leur eut ouvert, il comprit que la jeune danseuse avait eu raison de le rassurer. Belle femme aux traits un peu durs, Diane avait du panache dans sa robe rouge cramoisie, ses cheveux gris argenté formant une auréole autour de son visage. Se tenait derrière elle, un homme brun assez beau, au regard aiguisé. C'était Daniel Webster, son frère. Quand il rencontra son regard, le pâle Niels eut une onde de choc. Cet homme, dont il ne savait rien, l'attirait autant qu'il l'inquiétait...