NAZARENA

Irène s'efforça de rester maîtresse d'elle-même lors de ce dîner mais Monica la poussa dans ses retranchements. Cette école de danse, cette façon qu'elle avait eu d'observer les danseurs les plus prometteurs, ses regards sur Niels, si ardents...Pas la peine de nier ! Il le lui avait dit que ça le gênait d'être ainsi observé !

-Oh, enfin, il aura exagéré !

-Oh non !

-Oh si !

-Celle qu'il admirait vraiment c'était cette Monica Revel qui montait des spectacles si drôles dans de petits cabarets qu'on en parlait dans toute la région. Votre talent, il en parlait !

Mais Monica ne lâchait pas et continuait de la pousser dans ses retranchements. Alors, Irène finit par parler :

-Le feu que Niels savait être en lui, il l'a découvert. Sa beauté et son talent commençaient de m'ensorceler pour ainsi dire et il n'est pas mauvais que j'en ai été brutalement privée. Que je n'aie plus grande chance de le croiser met fin à mon supplice. Niels va briller physiquement, charnellement et toucher les cœurs, susciter les sentiments les plus nobles et les désirs les plus vils. Son corps sera admiré, son beau visage scruté. On guettera ses postures, on aimera ses mouvements. Il fascinera par ses sauts, les mouvements de ses bras, la grâce de ses expressions et la clarté de son regard. Son charme magnétique opérera sur les spectateurs, qu'ils soient homme ou femme. Il sera Le Danseur...

Après cette tirade, elle constata que Monica la regardait avec circonspection et cherchait ses mots.

-Vous l'aimez ?

-Que dites-vous !

-Il n'y a pas de honte à être amoureuse en pareil cas. Nous en sommes tombées d'accord : il est fort beau !

Irène s'offusqua :

MONICA

-Pas du tout, ce n'est pas cela du tout ! Moi, en tant que pianiste, j'ai pu émouvoir, atteindre au plus profond des âmes attentives avec ma musique mais je n'ai jamais eu ce pouvoir de posséder l'espace, de relier le sol au ciel en un immense élan et de renvoyer à ce que l'univers a de plus spirituel et en même temps de plus charnel !

-Et c'est tout ?

Cette Monica la hérissait vraiment.

-Mais enfin, oui...Du reste, il est à Londres et moi à Paris.

Prenant congé, son interlocutrice lui dit froidement :

-Je dois admettre que c'est providentiel...

-Providentiel ?

-Oui, à cause de cette façon dont vous en parlez ! Enfin, heureusement, il construit sa carrière. Il est loin de vos divagations !

-Je vous interdis !

-Non, moi, je vous interdis ! Mais en ai-je le pouvoir ?

Irène, stupéfaite, ne releva pas. Elle reçut quelques jours plus tard son fils qui chantait à l'opéra de Berlin et eut de grandes joies avec lui. Elle dut peiner une fois seule pour chasser de son esprit le dîner avec cette femme puis elle fut prise dans un grand remuement d'angoisse et de cauchemars.

Elle ne rêvait plus du bel oiseau de contes de fées mais, faisant les rêves les plus noirs, ses nuits étaient courtes. Elle était sujette à de violentes baisses de tension qui contrarièrent son programme de concerts. Elle n'avait que quelques engagements mais il parut très vite clair qu'elle ne les tiendrait pas. Bientôt, elle fut recluse, abandonnant un à un ses élèves.