ABS 3

Dans un café désert aux banquettes rouges, ils se firent face :

-Irène Diavelli, c'est un nom d'artiste ?

-C'est le mien.

-Moi, vous savez, je serai Niels Lindhardt.

-Vous prendrez un faux prénom.

-Non, je prendrai le mien. Je ne m'appelle pas  Raphaël.

-Ah, j'ignorais...

-C'est mon prénom français. Je parle français avec un accent. Vous l'avez remarqué...Ce n'est pas ici que je devais continuer d'étudier la danse. J'avais commencé à Copenhague. Mais c'est cette vie...Ces choses rebutantes...J'y arriverai...

-Je le sais bien.

Il était fier et glaçant, n'offrant guère de prises pour une conversation calme. Elle demeura silencieuse sans pour autant partir. Il reprit :

-Non, vous ne savez rien. Mes parents se fichaient totalement de la danse, elle comme lui. Au Danemark, j'ai été repéré et aidé par une femme et il y a une autre en France. Sans elles, je ne sais pas comment j'aurais continué...Et maintenant, je suis ici.

Elle se sentit démunie. Ne voulant pas lâcher prise, elle s'écria :

-Niels, parlez-moi de votre histoire. Une fois au moins.

-D'accord, madame...Mon père s'appelle Thüre. Il a rencontré une jeune femme qui était venue en vacances au Danemark et ils se sont mariés. Ils ont travaillé ensemble aussi. Des voyages sur mesure au pays de la Petite sirène et d'autres, moins cher. Ils ont eu deux enfants. J'ai une grande sœur qui leur a tout de suite plu beaucoup car elle est comme eux : le sens de l'argent et la bosse du tourisme. Moi, dès que j'ai pu, j'ai dansé dans mon coin. Quand on est petit, ça va encore, on pense que vous ferez des danses folkloriques jusqu'à ce que le ridicule vous rattrape. Ils ont pensé ça mais j'ai insisté. Comme ça, pour voir, ma mère m'a mis dans un cours de danse classique. Je savais que c'était ça. Je veux dire ça et rien d'autre. J'ai suivi les cours jusqu'à ce que mon père se fâche et me retire de l'école mais il s'est heurté à une femme qui la subventionnait par des dons très importants, cette école, et qui lui a expliqué qu'il avait tort. J'ai continué d'y aller mais le divorce s'est annoncé. Mon père, qui est très menteur, a raconté des sottises sur ma mère parce qu'il voulait nous avoir en garde. Il a eu gain de cause. L'idée que je continue la danse le mettait dans tous ses états mais la dame dont je vous ai parlé m'a fait passer un concours pour intégrer un centre de formation tout frais payé. Là, il a fermé son grand bec. Le souci c'est qu'il est mort brutalement, mon père et que ma mère, puisqu'elle avait divorcé, était en France. Ma sœur est restée au Danemark car étant majeure, elle pouvait choisir de le faire. Elle avait une liaison avec un homme qui lui plaisait car il avait de l'argent et elle s'est mariée avec lui pour finir ! Moi, j'ai dû aller à Paris. Il y avait beaucoup de possibilités pour continuer à étudier la danse mais ma mère ne voulait plus entendre parler de cette passion que j'avais. Heureusement, elle était amie avec une femme plus âgée qu'elle, une comédienne qui avait fait un peu danse classique. Elle a pris partie pour moi. Au bout du compte, je suis arrivée à Cannes, ai pu reprendre des études et ma formation de danseur et ça se passe bien. J'aime beaucoup Monica.

-Bientôt, vous passerez le bac, présenterez des concours, serez reçu dans un compagnie prestigieuse et disparaîtrez...

Il hocha la tête.

-Oui, madame.

Manifestement, il sentait la fascination qu'elle avait pour lui mais ne comprenait pas sur quoi elle reposait. Elle me regarderait m'entraîner et cela suffirait à la faire trembler ainsi, elle, cette pianiste qui a eu du renom et se cache en province ? Et trembler pourquoi ? C'est une femme mûre qui ne peux me voir que comme un gamin...

 Au bref hiver méditerranéen succéda un printemps capricieux où les pluies furent nombreuses. En juin, l'été était là, souverain. Le bac se profilait et les futurs candidats se réunissaient pour réviser ensemble. Irène, qui avait régulièrement vu Anaïs, eut moins l'occasion de parler en tête à tête avec elle et ne s'en plaignit pas. Seul Monaco la tenait en haleine. Raphaël, par contre, changea d'attitude et devint abordable. Puisqu'il était si prêt du but et que bientôt il ne s'entraînerait plus dans cette salle où intervenait cette pianiste, il lui accorda un peu du temps.

-Après le bac ici, je pars en Angleterre. Je tenterai des écoles de danse là-bas. Je sais que ça peut marcher.

Irène ne le regardait jamais sans émotion et sans admiration, ce beau danseur qui n'était pas encore sorti de l'adolescence. Elle n'avait cessé, depuis des semaines, d'admirer sa force physique, sa ténacité et son désir de se parfaire. Ce garçon de dix-sept ans qui enchaînait les figures compliquées et sautait si bien. Il réussirait et elle, elle ne pourrait plus le faire...Son coup d'éclat musical à Cannes avait attiré l'attention sur elle. on la sollicitait pour d'autres concerts mais surtout, on lui téléphonait de Paris et on lui faisait des offres. Un festival de musique, succède en général à un autre. Accepterait-elle ?

-Vous serez parti dès le mois de juillet, Raphaël ?

-Niels. Oui, madame.

-Que regretteras-tu de Cannes ?

-Monica. Ma mère a été malade nerveusement après son retour du Danemark. Elle a encore ses parents qui l'aident à se soigner mais c'était comme si elle ne pouvait plus me gérer. J'étais très en colère. Monica a été une rencontre merveilleuse. Elle fait de petits spectacles dans une salle ou une autre ici. J'ai toujours adoré la voir. Elle peut être très drôle. Et puis, j'ai eu une chambre pour moi et j'ai pu étudier. Et pour ma carrière de danseur, elle a été très positive...

-Un unique regret donc, celui de cette femme...

-Ah non, tout de même pas ! Je sais ce qu'on pense de moi à l'Académie Fontana rosa et je me fie à Monica. Ils vous ont dit que nous étions six à dépasser tous les autres mais je sais, moi, que je suis le meilleur. Je les dépasse, c'est clair.

-Tu es le meilleur ?

-Pas de comparaison possible.

-Ils disent...

ABS 2

-Qui ? Madame Desmaret, la directrice ? Les enseignants? Bien sûr qu'ils maintiennent la façade ou préfèrent s'illusionner. Ducaussel le sait. Je suis le seul à être promis à une grande carrière. A condition que je file d'ici rapidement. Alors vous voyez, le lycée comme il est conçu en France, ça ne m'a pas beaucoup intéressé mais cette école de danse, si ! Et il y a vous, pour finir...

-Moi ?

-J'ai lu sur vous et écouté vos enregistrements comme soliste. Vous avez été magnifique. Ceux qui vous ont formé ont bien dû voir que...

-Sans doute. C'est pourquoi j'ai été si confiante. J'ai perdu le feu sacré malgré tout et assez jeune...

-Pas si jeune. Votre carrière de soliste a duré longtemps...

Ses yeux brillaient. Il s'était donc renseigné sur elle...

-Je ne brillais plus autant quand je jouais dans des formations.

-Ah là je pense que vous dites du mal de vous-même. C'était différent mais vous restiez singulière.

-Ainsi, vous connaissez ma discographie ?

-Avec Monica, on a cherché...

-Se retrouver à Cannes après cette carrière que vous mettez en avant, ce n'est pas glorieux.

-Madame ! Vous avez été magnifique quand vous avez joué Satie. Vous pourriez redémarrer. Ça fait une différence avec la danse, vous comprenez ! Moi, c'est maintenant et j'aurai quoi, quinze ans devant moi pour qu'on sache comment je m'appelle !

Ce Niels ! Technique déjà sûre, sensibilité, grâce et audace, le tout servi par une indéniable beauté physique...Comme Irène l'admirait !

-Je guetterai votre nom.

-Qu'est-ce que vous dites, madame ?

ABS 4

-Si jamais je vais à Londres ou à New York, je guetterai votre nom sur les affiches !

Il eut un sourire éblouissant, le premier qu'il lui adressait de cette façon...

-Oh ! Vous lisez en moi...L'Angleterre et les USA, c'est cela que je veux...

Le temps des examens arriva. Anaïs, Raphaël et les quatre autres partirent sous divers cieux tenter leurs chances. Sans grande surprise, la jolie ballerine partit se former une année supplémentaire à Paris avec la promesse que Monte Carlo l'attendait. Un des jeunes prodiges partit à Lyon et l'autre à Bruxelles pour des carrières qui restaient à construire. Deux autres s'en furent à Marseille avec l'idée de revenir vite à Cannes, l'enthousiasme leur faisant défaut. Raphaël alla passer des éliminatoires difficiles en Angleterre et ne se démonta pas. Après un an dans une école de haut niveau, il se fit engager à Londres par un chorégraphe qui avait le vent en poupe. C'était une belle réussite, d'autant qu'il n'avait compté que son talent propre. A l'école, on se félicita. On avait été clairvoyant, on avait su...