ANAÎS

4. Anaïs et Niels. Deux figures de la danse. 

 Sur les hauteurs cannoises, un peu en dehors de la ville, fleurissent les belles propriétés. La famille Basso faisait partie des privilégiés qui en possédait une. Elle était magnifique, Irène le comprit dès qu'il s'y rendit et sa situation privilégiée, dans le Haut-Canet lui permettait de jouir d'un panorama exceptionnel sur les îles de Lérins. Elle y fut invitée quelques jours après son récital. Xaxier et Agnès Basso étaient natifs de Cannes et venaient tous de familles liées à la bourgeoisie récente. Leurs parents brassaient des affaires allant de l'immobilier à la vente de voiture et s'étaient montrés suffisamment malins pour monter socialement. En dignes rejetons, l'un et l'autre était doué en affaires mais à la différence de leurs parents, ils avaient fait des études et acquis une certaine culture. Architecte à la tête d'un prospère cabinet cannois, Xavier, la cinquantaine bien portée, affichait pour les arts un amour sans borne. Décoratrice d' intérieur, Agnès parlait bien l'anglais et l'italien et voyageait souvent pour parfaire sa pratique. Son goût pour les petites sculptures et les tableaux de jeunes artistes en quête de notoriété, était affirmé. Agnès avait un grand frère qui confirmait le virage pris par la famille. Il avait fait son droit et travaillait à Marseille dans un cabinet d'avocats qui avait le vent en poupe. Toutefois, bien des espoirs reposaient sur Anaïs. Une artiste dans la famille, ce serait tellement bien !

Irène savait distinguer ce qui est de l'ordre du vrai savoir et ce qui l'est du placage. En intégrant une grande compagnie chorégraphique, la jolie ballerine flatterait les ambitions familiales car le don qu'elle avait était singulier...

Agréablement accueillie, la concertiste se laissa flatter sur sa carrière passée avant de complimenter ses hôtes sur leur belle et luxueuse villa, pleine de tableaux « de peintres qui montent » et doté d'un piano de belle qualité.

-C'est qu'au départ, Anaïs montrait de bonnes dispositions pour le piano. Nous avons donc fait le nécessaire : achat d'un bon instrument et cours particuliers. Très vite cependant, elle a parlé de danse classique. Nous ne l'avons pas prise au sérieux pour commencer. Elle n'avait que neuf ans ! Mais très vite nous avons compris qu'elle ne mentait pas et du reste, ayant dans notre entourage une ancienne ballerine qui a fait une jolie carrière, nous lui avons demandé son avis. Anaïs avait les dispositions physiques qu'il fallait ! Et vous voyez, c'est bien vrai !

Dans ce bel espace, Irène passa une belle soirée. Le salon était vaste et lumineux. Il donnait sur une terrasse qui, en belle saison, offrait une vue splendide sur les îles de Lérins. On était là dans un univers qui échappait à toute contrainte matérielle et elle se laissa aller avec bonheur en échangeant avec des hôtes qui faisaient tout pour lui plaire. Il lui tardait malgré tout de rencontrer seule à seule la ballerine, pour mieux la sonder...

-Mes parents sont terriblement bavards, n'est-ce pas ! Je sais que vous voudriez que nous parlions davantage. Je dors souvent rue d'Antibes, chez ma grand-mère maternelle. On peut se rencontrer chez elle si vous voulez. Ne vous inquiétez pas : elle est souvent absente de chez elle !

MERIGNAC

C'est ainsi que la jeune fille lui proposa une première entrevue.Elle était rieuse Anaïs, et très à l'aise dans le cossu appartement de Delphine Filistreli, sa grand-mère qui cherchait à rajeunir en s'achetant des tailleurs et des robes « faisant jeune » et en se ruinant en produits de beauté.

-Vous savez, Irène, mes parents rêvent pour moi d'une grande compagnie internationale. En réalité, moi, je souhaite me faire engager par les Ballets de Monte-Carlo. Jean-Christophe Maillot, le directeur artistique, mon père le connaît plus ou moins. Je dois vous avouer que c'est là mon grand rêve...

-Monte-Carlo ? Vous passerez une audition ?

-Oui. J'aurais dix-huit ans fin juillet prochain. Je ferai encore quelques stages intensifs et passerai en effet une audition.

-Vous semblez très sûre de vous, comme si tout était acté...

-Et pourquoi tout ne le serait-ce pas ?

-Et les autres scènes ?

-Il y aurait bien Milan ! Seulement, il faut que je sois sûre que Roberto Boyle m'attende...

Elle rit et Irène fit de même. Toutefois, elle fut un peu déçue. Cette fille aussi prometteuse qui se contentait d'un plan déjà tout tracé et évitait de prendre des risques ? On parlerait d'elle bien sûr mais dans quels cercles et pendant combien de temps ?