SATIE

Pour l'heure, elle s'attelait aux Gymnopédies d'Eric Satie. Même si elle était sensible à sa musique, Irène devait bien s'avouer que le personnage du compositeur l'avait sans doute trop déroutée pour qu'elle ait à cœur d'interpréter quelques unes de ses pièces. Ce Normand avait passé sa jeunesse entre Honfleur et Paris et, tenté par la musique, il avait fait le conservatoire où on l'avait jugé sans talent. A Paris, pourtant, il avait rencontré Claude Debussy au Chat Noir et s'était lié d'amitié avec Verlaine et Mallarmé qui, connaissant ses compositions, ne le sous estimaient pas. Mais que faire de cet amoureux transi de Suzanne Valladon qui après avoir eu une liaison malheureuse avec celle-ci avait composé « Vexations », un thème construit à partir d'une mélodie courte qui devait être jouée indéfiniment. Lui-même l'avait joué huit cent quatre fois, ce qui représentait vingt heures...

Que faire aussi de celui qui s'intéressait à l'Ordre de la Rose-Croix catholique et esthétique du Temple et du Graal, fondé par le « Sar » Joséphin Péladan avant de créer sa propre église ! Il avait été tout à la fois l'instigateur, le trésorier et le seul fidèle de l’Église métropolitaine d'art de Jésus-conducteur avant de revenir à la raison et de l'abandonner. Connaissant tour à tour Maurice Ravel, Jean Cocteau, Francis Picabia, Germaine Tailleferre et Tristan Tzara, il avait traversé les époques et les courants artistiques, se signalant par sa curiosité musicale et son humilité. En but au critiques sans fin sur ses compositions, n'avait-il pas repris des études de contrepoint avec Vincent d'Indy ? Ses investigations avec Cocteau n'avaient-elles pas conduit à la création du groupe des six ? Sa musique n'avait jamais été acceptée de son vivant parce qu'elle renvoyait trop au personnage bizarre et inclassable qu'il était mais en même temps il avait toute sa vie noué de prestigieuses amitiés et défendu son art malgré des attaques acerbes. Solitaire, il était mort d'une cirrhose du foi « soigneusement entretenue » à ses dire dans un dénuement presque effrayant. Bon, c'était sa vie et Irène, qui se savait très morale par moments, ne l'appréciait guère. Sa carrière à elle s'était construite sur Chopin, Brahms et Mozart. Maintenant que le temps avait passé, il ne lui restait plus tant de temps que cela pour prendre des risques. Satie en était un. Elle le saisit et orienta tout son récital sur son œuvre.