DC 1

En parlant avec l'un ou avec l'autre des enseignants de l'Académie, Irène avait compris qu'au départ, aucun des six jeunes gens n'envisageait un avenir en dehors de la danse classique. Leur jeunesse, leur inexpérience et leur ambition les rendaient catégorique. Pourtant, en continuant ses investigations, elle avait bien saisi que pour deux d'entre eux, la détermination n'était plus aussi vive et qu'à tout prendre, ils réussiraient à se consoler d'avoir failli aux rigoureuses sélections présentes à chacun de ces concours. Les quatre autres étaient inébranlables mais, devançant Marie et Benoît, Anaïs et Raphaël vouaient à leur réussite un tel culte que faillir à leur mission d'éclairer de leur grâce et de leur génie propre l'univers de la danse classique les laisserait dans le plus profond désespoir.

Irène avait appris cela d'un des enseignants de l'Académie, qui enseignait à ces jeunes élus, l'histoire de la danse classique, l'existence de grandes traditions et la singularité de ceux et celles qui y avaient laissé leurs noms. Apparemment, ce Bertrand Ducaussel semblait sûr de lui. Irène s'en inquiéta.

-Vous pensez donc qu'ils ne se remettraient pas...

-Ils mèneront leur vie d'adulte mais se sentiront trahis dans leurs espoirs.

-Mais,j'entends dire partout que ces quatre jeunes gens sont promis à un avenir éblouissant, particulièrement ces deux jeunes danseurs que nous évoquons. Que pourrait-il bien leur arriver ?

-Nous leur donnons de grandes espérances, je dois bien le reconnaître, et nous avons foi en eux...

-Justement.

-Mais pour avoir embrassé une profession artistique, vous savez que tout peut être très difficile !

-C'est vrai mais vous êtes contradictoire. Vous savez qu'ils sont doués. Auriez-vous peur de leur brillance ?

-Ah non, pas du tout ! Pas du tout ! Ils nous feront honneur !  

DC2

Au fond Bertrand Ducaussel craignait qu'une simple erreur humaine (un membre de jury de méchante humeur ce jour là, un moyen de transport public qui n'était pas à l'heure) prive de façon arbitraire des jeunes gens promis à en avoir une d'une somptueuse carrière. Rien de plus. Irène apprécia que son interlocuteur fut si prompt à avouer des craintes qui reposaient sur des failles humaines et non sur la valeur des futurs candidats. Cette façon d'être révélait son sens de l'humain. Elle s'efforça donc de le rassurer.

Et elle se mit en chemin. Ces deux danseurs qu'elle aimait contempler à l'entraînement, elle décida de mieux les connaître. A priori, ce ne serait pas aisé. Anaïs appartenait à la bourgeoisie cannoise par sa famille et il faudrait, pour se rapprocher d'elle, mettre en avant son passé de concertiste, auquel dans ce milieu, on risquait de ne pas être insensible. Irène ne trouvait pas si compliqué de parvenir à ses fins. On lui avait déjà proposé de faire un récital de piano à des fins caritatives. A chaque fois, elle avait refusé. L'Académie Fontana rosa venant de renouveler sa proposition, elle pourrait accepter cette fois. Les élèves de cette école viendraient en masse et ces six privilégiés auraient des places d'honneur. Se rapprocher d'Anaïs par ce biais était très envisageable.