GIACOMETTI

Elle était éveillée maintenant et mécontente. Quand elle reprenait conscience après un rêve à l'issue négative, elle mettait la journée à s'en remettre. Il y avait longtemps que cela ne lui était plus arrivé et les rêves qu'elle faisait depuis deux mois environ empruntaient souvent à l'univers des contes de fées en n'en gardant que le positif. Elle était un Petit Poucet adroit et fraternel, une Belle au Bois dormant désireuse d'échapper à de vilains maléfices ou encore un Chat botté prêt à partir en campagne. Mais ce rêve-là...Elle trouvait la mort, voilà...

Retrouvant le sens du quotidien, elle fila se doucher puis s'habilla. Avant de déjeuner, elle s'assit sur son lit et regarda son livre d'icônes. Il l'apaisait toujours et ne lui fit pas défaut. Ce Christ au visage si peu matériel qu'elle contemplait eut sur elle ce même pouvoir guérissant qu'avait sur elle, quelques passages des Évangiles ou le texte des prières les plus courantes. Elle contempla, lut et fit silence. Quelques instants plus tard, attablé devant un thé blanc délicat et des tranches de pain complet, elle se sentit autre. Elle balaya son rêve. L'apaisement était là.

Elle finit de se préparer et sortit.

 Elle avait été pianiste de concert et avait vu poindre ce succès qui accompagne l'excellence et qui fait que votre nom circule parmi les initiés d'abord, puis parmi ceux qui ne le sont pas, preuve définitive que vous marquez les esprits et les cœurs...Chez les disquaires ou à l'affiche des théâtres, le nom d'Irène Diavelli s'était imposé. Après tout, elle avait fait de très sérieuses études de musique, réussi le conservatoire de Paris et joué en solo en suscitant intérêt et admiration car elle était douée ! En robe noire légèrement ouverte, ses longs cheveux brun-roux ramenés en chignon sage sur la nuque, elle avait brillé sept ou huit ans durant et, c'est vrai, on lui avait reconnu un talent singulier.

Puis, elle avait fléchi.

Elle-même avait bien conscience d'avoir perdu une pureté de jeu qui lui avait valu des louanges quand elle jouait Chopin, Beethoven ou Mozart. S'en émouvant, elle avait tenté de se ressaisir sans succès. Cette petite flamme qui était en elle et lui avait rendu plus facile l'accès aux Nocturnes ou aux Ballades du compositeur polonais ou aux concertos du jeune Wolfgang Amadeus, elle ne la sentait plus brûler en elle. Elle avait fini par comprendre que chez elle, le temps avait une valeur particulière. Pour les grands maîtres du piano, pour ces monstres sacrés dont, jeune fille, elle admirait la carrière, le fait d'avancer en âge n'était pas un facteur discriminatoire, bien au contraire. Qu'il s'assoie à leur piano en exhibant leurs cheveux gris n'enlevait rien à leur génie personnel mais semblait au contraire leur conférer une intériorité et un mystère qui les rendaient plus brillants encore. Il n'en allait pas de même pour elle.

IRENE A PEUR

Le passage des années la rendait craintive et altérait son jeu. Techniquement, il restait bon de sorte qu'elle n'avait pas à s'inquiéter des engagements qu'elle aurait car elle ne cesserait pas de travailler. Mais il était clair qu'elle n'était plus la même.Ce qu'elle faisait, un ou une autre pouvait le faire ; à partir de là, en tant que soliste, sa position était fragile. Elle avait donc intégré un quatuor puis un trio. Elle y avait d'abord été brillante avant de se perdre une nouvelle fois en route.... Toutefois, cette évolution personnelle n'avait rien d'un sabordage.